
Et à partir de ce moment-là, moment où j’ai un peu rechigné à continuer, je n’ai plus eu qu’une seule question en tête : que va-t-il se passer, qu’est-ce qui peut se passer puisque tout est consommé, ils ne peuvent avoir l’enfant exigé par le testament de la tante, l’héritage leur passe sous le nez, ça ne peut finir autrement, tout va dans ce sens. Et non, ça continue. Voilà le bellâtre de service qui survient, introduit par le père (un de ses collègues de bureau), il devient un habitué de la maison, l’ami de la famille, et elle, qui ne voit plus son mari que comme un sous-homme puisqu’il est incapable de « l’engrosser », est attirée par lui, elle ne lui déplaît pas non plus, mais ça ne va pas plus loin, ça en reste aux sourires, aux frissons, à l’ébauché. Et puis, contre toute attente, l’enfant tant désiré arrive : elle est enceinte. Qui peut bien en être le père puisque le mari, détesté à la fois par son épouse et son beau-père, ne touche plus sa femme depuis des mois, dort à part dans un réduit ? Je me dis : le bellâtre va donc entrer en scène au moment de la remise de l’héritage et, d’une manière ou d’une autre, faire savoir qu’il est le père de l’enfant et tout faire capoter. Non : il est chassé de la maison, et je me dis alors qu’il va revenir et, je ne sais comment, mettre des bâtons dans les roues du trio et faire en sorte qu’ils n’aient pas un sou. Non, il ne revient plus, il n’est plus du tout question de lui comme s’il n’avait jamais existé, et je me dis alors que l’enfant (ou la mère) mourra avant l’échéance fixée par le testament de la tante, ou alors le notaire refusera de reconnaître cet enfant encore à l’état d’embryon ; non, l’enfant existe, l’héritage est touché, la fille naît, est en pleine forme, ils s’achètent une maison, exultent... J’en suis presqu’à la fin, ils organisent une fête dans une guinguette, le beau-père invite ses collègues de bureau (sauf le bellâtre) ; restent deux pages, il faut que ça capote, que ça se termine mal, logiquement mal, ça ne peut finir bien. Eh bien non, ça se termine dans le bonheur général... J’en suis resté comme deux ronds de flan. « Mince alors », ai-je dit tout haut. Mais ai-je bien lu ? Rien n’est dit d’une quelconque relation consommée entre la femme et le bellâtre, mais il a bien été précisé qu’elle ne couche plus avec son mari depuis des lustres, et lorsque le mari apprend que sa femme est enceinte, il ne lui vient même pas à l’esprit qu’il ne peut être le père ; je m’attendais au moins à ce qu’il s’en étonne ; pas du tout, il bondit de joie comme son beau-père qui vient de le lui apprendre... Qu’importe d’où vient cet enfant ; il en fallait un pour toucher les sous, en voici un, il est bien dans le ventre de sa mère, on se fiche bien de l’identité du père, courons vite chez le notaire. C’est admirable, justement, dans le non-dit, l’élision… (En définitive, tout le monde est prêt à tout et personne n’est dupe, si ce n’est le pauvre bellâtre chassé une fois qu’il a accompli sa mission d’étalon…)
21 avril 2026