Jacques à Francko

 

 

%Ben Salem, infiltré dans une organisation intégriste catholique à laquelle ma mère semblait affiliée, le mot laissé pour moi à l’auberge en caractères glagolitiques le laissait penser. « Hélas, Antoine, nous ne resterons pas longtemps à Damas. Nous nous rendrons plus au nord du pays, à Homs. Là se trouve le dernier descendant de Zénobie, la reine de Palmyre. » Damas, Homs. Je ne me suis jamais beaucoup soucié de ce qui du monde n’était pas inclus dans mon champ de vision (et par conséquent, de pensée), mais j’avais eu vent de ce qui s’y passait, des atrocités qui s’y commettaient – et j’avoue que je n’avais pas la moindre envie d’aller me frotter à des kalachnikovs. Devais-je lui en parler ou non ? Pour je ne sais quelle raison, j’ai senti que non, même (et surtout) si tout portait à croire qu’il y ait eu un lien entre cette guerre intestine et la brigade dont elle faisait partie. « Zénobie ? La reine de Palmyre ? » « Son véritable nom est Septimia Bathzabbai ; Zénobie est son nom latinisé. » « Bethsabée ? Mais c’est une figure de l’Ancien Testament, la mère du roi Salomon ! » « La nôtre est un peu plus récente. Elle a fait de Palmyre (aujourd’hui Tadmor) un foyer culturel important ; les premiers chrétiens, des penseurs de toutes sortes y ont été attirés. Après l’assassinat de son époux, Odénat, elle a proclamé son fils Vallabath empereur de Rome et a soumis une partie du Proche-Orient à son autorité. Ça n’a pas été du goût du véritable empereur romain, Aurélien, qui a fini par l’exiler. On ignore quand et comment elle est morte. Par la suite, les temples ont été transformés en églises par les chrétiens jusqu’à ce que Palmyre soit complètement détruite par les Arabes musulmans. Celui que nous allons rencontrer est un descendant direct de son fils. » « C’était à quelle époque ? » « En 200 après Jésus-Christ. » « Il y a deux mille ans ? Et il existe un descendant, en tout cas un descendant identifiable ? » « Oui. » « Comment est-ce possible ? » « C’est possible. » L’avion a amorcé sa descente et à, l’horizon, s’est profilée une ville nappée de panaches de fumée noire. Je me suis mis à trembler. Qu’allions-nous faire dans cet enfer ? Et qu’est-ce que maman avait à voir %avec tout cela ? Ralda fixait aussi cette nuée sombre au loin ; je suis encore incapable de dire de quoi était fait son sourire, sinon d’une tristesse infinie devant ce paysage désolé ?

L’apparence meurtrie de Damas, paradoxalement, s’atténuait plus on s’en approchait, et la vie de ses bas quartiers n’avait rien d’infernal. Au contraire, il y avait là une étonnante douceur de vivre relayée par de subtils parfums. Ralda, en écho à mes pensées, m’a confié ; « Un composant de la vie aime faire la nique à la mort, et ici, les gens ont cette vitalité-là en eux, C’est ainsi qu’ils parviennent à rester debout.» Elle admirait ces populations qui, selon elle, vivaient en permanence sur un fil. En fait, selon moi, elles vivaient sur une maille hachée menue à intervalles réguliers par de tonitruants appels à la prière, Quand deux cent mosquées se sont mises à hurler leur chant de sirène, le regard de Ralda s’est assombri : « Théâtre terriblement efficace, en apparence, pour endoctriner et soumettre les individus. Partons, Antoine. »  Ralda avait affrété une camionnette tout-terrain et s’était transformée en commerçante musulmane. « Couleur locale, Antoine, juste pour passer inaperçus. Tiens, enfile-ça, et je te présente Hassan, il sera notre chauffeur. Ici, il est préférable pour les femmes de ne pas tenir un volant.» Un chèche et un ample burnous pouvait-il suffire à orientaliser mon teint glabre et pâle ? J’en doutais, cependant j’avais confiance en Ralda, elle était en terrain familier, mais l’impression de ne voir le monde que comme elle le voyait heurtait à l’occasion ma conscience et ravivait la flamme d’une machination dont je serais la victime.

Après deux heures de route nous sommes arrivés dans une ville agitée. Un attentat venait d’être commis contre celui que nous venions rencontrer. Fort heureusement il était en vie, mais surprotégé et ce n’est qu’après avoir fait jouer toutes ses relations que Ralda est parvenue à l’approcher. Tenu à l’écart de l’entretien, j’en ai su ce que Ralda a bien voulu m’en dire : Lukas était l’auteur de l’attentat. Il était parvenu à s’emparer d’un document extrêmement précieux, gardé depuis toujours par les descendants de la Reine de Palmyre, et que Ralda venait consulter. Il fallait faire vite, et le retrouver. C’est ainsi que nous avons, au gré des informations, traversé le pays, puis la Turquie, passé la Mer Noire et rejoint l’Europe.;