Francko à Guy

 

 

%avec tout cela ? Ralda fixait aussi cette nuée sombre au loin ; je suis encore incapable de dire de quoi était fait son sourire, sinon d’une tristesse infinie devant ce paysage désolé ?

L’apparence meurtrie de Damas, paradoxalement, s’atténuait plus on s’en approchait, et la vie de ses bas quartiers n’avait rien d’infernal. Au contraire, il y avait là une étonnante douceur de vivre relayée par de subtils parfums. Ralda, en écho à mes pensées, m’a confié ; « Un composant de la vie aime faire la nique à la mort, et ici, les gens ont cette vitalité-là en eux, C’est ainsi qu’ils parviennent à rester debout.» Elle admirait ces populations qui, selon elle, vivaient en permanence sur un fil. En fait, selon moi, elles vivaient sur une maille hachée menue à intervalles réguliers par de tonitruants appels à la prière, Quand deux cent mosquées se sont mises à hurler leur chant de sirène, le regard de Ralda s’est assombri : « Théâtre terriblement efficace, en apparence, pour endoctriner et soumettre les individus. Mais il n’y a pas qu’eux. Les pire sont à Homs. Partons, Antoine. »  Ralda avait affrété une camionnette tout-terrain et s’était transformée en commerçante musulmane. « Couleur locale, Antoine, juste pour passer inaperçus. Tiens, enfile-ça, et je te présente Hassan, il sera notre chauffeur. Ici, il est préférable pour les femmes de ne pas tenir un volant.» Un chèche et un ample burnous pouvait-il suffire à orientaliser mon teint glabre et pâle ? J’en doutais, mais nous passions les barrages, les uns après les autres, un petit matelas confortable de dollars américains remis à l’officier venant accélérer les contrôles des laisser-passez. cependant j’avais confiance en Ralda, elle était en terrain familier, mais l’impression de ne voir le monde que comme elle le voyait heurtait à l’occasion ma conscience et ravivait la flamme d’une machination dont je serais la victime consentante. Partout autour de nous, rôdait la mort et moi, j’étais heureux, projeté violemment contre son corps à chaque soubresaut de notre véhicule et agrippé à son bras s’il m’en éloignait. Ma seule inquiétude se résumait à vouloir dissimuler au chauffeur assis à ma droite sur la banquette, l’irrépressible érection qui m’avait accompagné tout le long du trajet.

Après deux heures de route nous sommes arrivés dans une ville agitée. Un attentat venait d’être commis au musée de Homs, contre celui que nous venions justement rencontrer : Methode Valla-Bathzab, un copte modéré engagé dans la laïcisation de l’Etat et qui avait déjà échappé plusieurs fois à des tentatives d’assassinat dont l’une d’elles donnait toutes les raisons de penser qu’elle avait été orchestrée par le Vatican. Fort heureusement, cette fois-ci encore, il était en vie, mais surprotégé et ce n’est qu’après avoir fait jouer toutes ses relations que Ralda est parvenue à l’approcher. Tenu à l’écart de l’entretien, j’en ai su ce que Ralda a bien voulu m’en dire : Lukas était l’auteur de l’attentat ! Mais n’était-il pas mort en même temps que Vladimir ? Visiblement pas. Il était même parvenu à s’emparer d’un document extrêmement précieux concernant l’exil de Zenobia, et, gardé depuis toujours par les descendants de la Reine de Palmyre, et que Ralda venait consulter. Elle m’avait expliqué que tout semblait indiquer que l’organisation des activistes armés chrétiens dissidents qu’elle recherchait aurait installé sa base d’action, son QG là où serait morte la Reine. Un domaine que lui aurait cédé à l’époque l’empereur romain pour l’éloigner de Rome. Il fallait faire vite, et le retrouver. C’est ainsi que nous avons, au gré des informations, traversé le pays, puis la Turquie, passé la Mer Noire et rejoint l’Europe. Le soir du 29 septembre, nous étions à Rome. Ralda connaissait un hôtel à deux pas de Piazza Navone, l’albergo della Lunetta.  Notre chambre semblait nous attendre car dans l’anneau de la clef, sur l’étroit comptoir de la réception désertée, un papier roulé avec nos deux prénoms: Ralda i Antonio. Nous avons ouvert la porte, au premier étage et aussitôt, deux choses m’ont successivement surpris. Dans l’obscurité, les murs étaient constellés de petits lumignons verts, du sol au plafond. Ralda m’a expliqué plus tard que ce n’était que des moisissures phosphorescentes, très courantes à Rome, après les orages de l’été. Et lorsque j’ai allumé, sur le couvre-lit, dormait le chaton que nous avions abandonné en Pologne. Je l’ai pris dans les bras tandis que Ralda occupait la douche où je l’ai vite rejointe avant de l’entraîner sans lui laisser le temps de se sécher vers le lit. Ce sont des miaulements qui nous ont tirés du sommeil. Une carte postale venait d’être glissée sous la porte là où attendait le chat. On y voyait ma mère attablée sirotant un verre de vin à la terrasse d’un vignoble dont l’enseigne indiquait: Domaine de Homs, bienvenus en Minervois.

Fin de l'histoire racontée par Antoine.;