Jacques à Guy
%Ralda m’extrait vigoureusement et m’emmène cuver chez elle. Un peu plus tard, en jetant un œil par la fenêtre parce qu’averti par le chat, j’ai vu ma mère remonter la rue au bras de Lucas. Lucas que je n’avais pas revu depuis quelques années. Il souriait, elle lui souriait. C’étaient eux, sans aucun doute. Je n’en ai pas douté une seconde et j’ai attendu qu’ils traversent et aient disparu de ma vue. Le lendemain matin, les journaux nous apprennent que mon père présumé, et un certain Lukas (le mien ?) ont été agressés à mort par un félin. Et puis, deux missives, rédigées en ancien slavon d’église. L’une pour signer le crime, et l’autre à mon intention. Je m’étais laissé aller sur le lit pour réfléchir et m’étais alors endormi. C’est l’issue d’un affreux rêve qui m’avait réveillé en sursaut : je regardais Lucas et ma mère se diriger vers la porte de l’auberge où nous étions. Mais rien n’indiquait vraiment qu’ils aient eu l’intention de le faire, et ils ne l’ont pas fait ; ils ont poursuivi leur route, et c’est au moment où ils ne m’apparaissaient plus que de dos qu’un chat énorme a surgi derrière eux, venu de nulle part. Il était noir et de la taille d’un tigre. Il a bondi pour se plaquer contre le dos de ma mère. J’ai hurlé… Ralda était aussitôt accourue pour me tranquilliser. Elle s’était allongée à mes côtés et m’avait entouré de ses bras. Je lui avais alors raconté le cauchemar qu’elle avait écouté en me caressant doucement le visage et en m’embrassant les yeux. Sa main effleurait à peine la peau de mes joues et de mon front, puis elle est descendue sous ma nuque à la racine des cheveux. D’étranges frissons m’envahissaient. «Mon petit Antoine, dormons ici cette nuit !» Elle avait posé ses lèvres sur ma bouche et m’avait longuement embrassé. J’étais à la merci de son expérience, de son corps tout entier expert et, j’en avais conscience, j’allais devenir un instrument docile sous la coupe d’une manipulatrice chevronnée, peut-être un luth qu’elle conduira lentement jusqu’au point ultime du rut après qu’elle m’aura fait vibrer de toutes mes cordes, ou un cor qu’elle aura fait gémir, dès notre premier emboîtement pour ne plus être qu’une seul embarcation emportée toute entière par l’ivresse de notre accouplement, et les ondes issues de nos turbulences, exaltées par le désir, %nous auront entourés, se seront transmises au support grinçant de nos frasques, lui auront donné vie jusqu’à nous revenir, me chauffer l’anus et augmenter mon excitation telles les ondes du banc chantant, un soir à l’église. Le chat avait fui le lit de notre nuit agitée et montait la garde devant la porte, ou, peut-être, gagné lui aussi par un désir libidineux, sera-t-il allé en recherche de compagnie pour satisfaire une obsession féline.
Ralda m’a réveillé, il faisait à peine jour. Elle avait le téléphone en main et, tandis que, curieux qu’il me raconte sa nuit, je parlais au chat une langue mâtinée de miaous taquins et de ronrons câlins, elle argotait un dialecte rude, de type sémitique, peut-être parlais arabe, ou plutôt persan, me semblait-il. Plus tard, on a frappé à la porte. Un homme, veste sur maillot de corps, est entré, lui a remis une enveloppe en échange d’une autre, de l’argent probablement. Elle m’a montré le contenu de la première. C’était deux billets d’avion : Cracovie-Berlin-Damas. «On va dire deux mots à Méthode !» Quatre heures après, nous décollions vers le Moyen-Orient…
Jusqu’à la courte escale de Berlin, nous sommes restés, Ralda et moi, totalement silencieux, pris en otages par nos pensées, les miennes exclusivement consacrées, de façon quasi obsessionnelle et égoïste, aux émois de la nuit. À la descente, Ralda semblait tendue, préoccupée. De l’aéroport, elle a passé quelques coups de fil, puis m’a retrouvé au snack, très détendue, d’humeur joyeuse à l’idée de revoir sa ville, une des plus anciennes capitales du monde. Elle me semblait être une autre, et dès la reprise du voyage, littéralement prise de logorrhée verbale, elle ne m’a pas laissé placer un mot. Revoir Damas, elle s’en faisait toute une histoire, et puis elle a changé de registre : comme Circé après sa nuit d’amour avec Ulysse, elle voulait me faire confiance et donc, des confidences… C’est ainsi que j’ai appris qu’elle était une Mata-Hari en mission au service de la B.A.D.T, Brigade Anti Désastres Théologiques, à la poursuite de Lukas Ben Salem, infiltré dans une organisation intégriste catholique à laquelle ma mère semblait affiliée, le mot laissé pour moi à l’auberge en caractères glagolitiques le laissait penser. « Hélas, Antoine, nous ne resterons pas longtemps à Damas. Nous nous rendrons plus au nord du pays, à Homs. Là se trouve le dernier descendant de Zénobie, la reine de Palmyre. » ;