Francko à Jacques

 

 

%supercherie », « mensonge », « duplicité » me sont revenus à l’esprit. Et si je jouais à mon tour : « Ralda, il faut que nos remettions la main sur ma mère le plus vite possible, elle nous doit quelques explications ! ». Elle m’a regardé d’un air sceptique : « Tu ne trouves pas qu’elle t’aura comme ‘’oublié’’ depuis deux jours, ta bigote de mère ? » « Bigote ou pas, c’est ma mère. Pourquoi m’aurait-elle oublié ? Ma mère n’est pas la tienne. » Est-ce que j’attendais qu’elle me dise : « mais si, Antoine, ta mère est la mienne, je suis ta sœur, la sixième dont l’existence jusqu’à aujourd’hui a été étouffée » ? Mais Ralda n’a pas répondu ; elle s’était levée et enfilait déjà ses souliers comme si rien ne s’était passé entre la lecture de l’article et ce moment. Nous sommes sortis pour prendre la direction de l’auberge où nous étions descendus, maman et moi. Ralda marchait devant, d’un pas rapide, avec le chaton sur l’épaule ; je peinais à les suivre. Arrivé à l’hôtel, j’étais en nage. J’ai demandé la clé à la réceptionniste qui me l’a tendue, accompagnée d’une enveloppe. « Votre mère est sortie, monsieur Antoine, elle m’a dit de vous remettre ça. » Nous sommes montés dans la chambre où flottaient encore les relents du parfum à la violette dont elle imprégnait ses vêtements avant de sortir. Elle avait donc dormi là cette nuit. Je me suis assis sur mon lit, aussitôt rejoint par le petit Vlad. Ralda nous servait du thé tiré d’une bouteille thermos qu’elle avait cueillie au bar pendant que je décachetais l’enveloppe.  J’y ai trouvé, joint à une paire de ciseaux, un bristol avec ces étranges caractères collés à la hâte :

Je me suis approché de la fenêtre pour y voir plus clair, Ralda est venue se poser derrière moi et a lu à haute voix au-dessus de mon épaule. « LUKAS = LE CHAT…  C’est comme dans le journal ! On ne va pas l’attendre ici, ta mère… si elle t’écrit ça, c’est qu’elle a déjà quitté la ville. » J’ai acquiescé de la tête et me suis mis à réfléchir aux derniers évènements. J’étais arrivé ici, en Pologne, il y a quelques jours, pour le 15 août. Peu après, j’y rencontre Vladimir prétend être mon père. De cette révélation au parcours éthylique, %Ralda m’extrait vigoureusement et m’emmène cuver chez elle. Un peu plus tard, en jetant un œil par la fenêtre parce qu’averti par le chat, j’ai vu ma mère remonter la rue au bras de Lucas. Lucas que je n’avais pas revu depuis quelques années. Il souriait, elle lui souriait. C’étaient eux, sans aucun doute. Je n’en ai pas douté une seconde et j’ai attendu qu’ils traversent et aient disparu de ma vue. Le lendemain matin, les journaux nous apprennent que mon père présumé, et un certain Lukas  (le mien ?) ont été agressés à mort par un félin. Et puis, deux missives, rédigées en ancien slavon d’église. L’une pour signer le crime, et l’autre à mon intention. Je m’étais laissé aller sur le lit pour réfléchir et m’étais alors endormi. C’est l’issue d’un affreux rêve qui m’avait réveillé en sursaut : je regardais Lucas et ma mère se diriger vers la porte de l’auberge où nous étions. Mais rien n’indiquait vraiment qu’ils aient eu l’intention de le faire, et ils ne l’ont pas fait ; ils ont poursuivi leur route, et c’est au moment où ils ne m’apparaissaient plus que de dos qu’un chat a surgi derrière eux. Il était noir et de la taille d’un tigre. Il a bondi pour se plaquer contre le dos de ma mère. J’ai hurlé… Ralda était aussitôt accourue pour me tranquilliser. Elle s’était allongée à mes côtés et m’avait entouré de ses bras. Je lui avais alors raconté le cauchemar qu’elle avait écouté en me caressant doucement le visage et en m’embrassant les yeux. Sa main effleurait à peine la peau de mes joues et de mon front, puis elle est descendue sous ma nuque à la racine des cheveux. D’étranges frissons m’envahissaient. «Mon petit Antoine, dormons ici cette nuit !» Elle avait posé ses lèvres sur ma bouche et m’avait longuement embrassé. Le chat avait fui le lit de notre nuit agitée et montait la garde devant la porte.

Ralda m’a réveillé, il faisait à peine jour. Elle avait le téléphone en main et parlais arabe, ou plutôt persan, me semblait-il. Plus tard, on a frappé à la porte. Un homme, veste sur maillot de corps, est entré, lui a remis une enveloppe en échange d’une autre, de l’argent probablement. C’était deux billets d’avion : Cracovie-Berlin-Damas. «On va dire deux mots à Méthode !» Quatre heures après, nous décollions vers le Moyen-Orient… ;