Guy à Francko

 

 

%fois sur place, la police a identifié les cadavres comme étant le vicaire Vladimir Zobin, résident du lieu, et vraisemblablement Lukas Ben Salem, 24 ans, secrétaire de l’archevêque de Damas actuellement en mission à Czestochowa. Les victimes semblent, aux dires du médecin légiste, avoir été assaillies par un félin de grande taille mais  aucune trace n’aurait été décelée quant à la manière dont le fauve serait entré puis sorti du presbytère. Qui a donc introduit l’animal ? La réponse réside peut-être dans le papier retrouvé dans la boîte aux lettres. S’il reste pour l’heure indéchiffrable, on croit déjà savoir qu’il s’agirait d’un alphabet glagolitique. La police privilégie la piste d’une secte chrétienne. »

Un frisson m’a parcouru l’échine, alors que Vladimir lustrait la sienne sur ma jambe de pantalon. « Qu’est-ce que c’est, l’alphabet glagalitique ? » Ralda m’avait repris le journal et le serrait contre elle tout en m’observant. « Glagolitique. C’est l’ancêtre du cyrillique. » « Comment sais-tu ça ? » Elle a haussé les épaules. « Je l’ai appris. » « Dans les salons de beauté de Damas ? » Elle a eu un léger sourire avant de poser le journal sur une chaise. « Je crois que je t’ai cueilli à temps, Antoine, tu ne crois pas ?» Je n’ai pas compris ce qu’elle voulait dire, pas su de quoi ce « cueilli » était fait. J’y ai réfléchi un moment avant de me rendre compte que je ne savais rien d’elle. Qui était-elle, en définitive, et que venait-elle faire dans ma vie ? Pourtant, elle m’était comme familière, comme une cousine germaine du bout du monde dont le visage aurait porté l’un de mes traits, et le danger mortel auquel je semblais avoir échappé (et qu’elle m’avait promise, d’une certaine manière) signifiait qu’elle était de mon côté, était mon amie. Elle n’arrivait cependant pas à prendre tout à fait corps en moi ; elle restait opaque et insaisissable, et je percevais chacun de ses sourires comme une menace. Seule la mort de Lucas aurait dû me toucher, mais je constatais qu’elle m’indifférait, que c’est Ralda qui, petit à petit, m’envahissait. Qui était-il, mais qui était-elle donc en fin de compte ? Que faisait-il chez mon père, mais elle, qu’y avait-elle fait ? Quel jeu jouait-t-il, mais quel était le sien, à elle ?... Tout n’était que confusion, et les mots « machination », « %supercherie », « mensonge », « duplicité » me sont revenus à l’esprit. Et si je jouais à mon tour : « Ralda, il faut que nos remettions la main sur ma mère le plus vite possible, elle nous doit quelques explications ! ». Elle m’a regardé d’un air sceptique : « Tu ne trouves pas qu’elle t’aura comme ‘’oublié’’ depuis deux jours, ta bigote de mère ? » « Bigote ou pas, c’est ma mère. Pourquoi m’aurait-elle oublié ? Ma mère n’est pas la tienne. » Est-ce que j’attendais qu’elle me dise : « mais si, Antoine, ta mère est la mienne, je suis ta sœur, la sixième dont l’existence jusqu’à aujourd’hui a été étouffée » ? Mais Ralda n’a pas répondu ; elle s’était levée et enfilait déjà ses souliers comme si rien ne s’était passé entre la lecture de l’article et ce moment. Nous sommes sortis pour prendre la direction de l’auberge où nous étions descendus, maman et moi. Ralda marchait devant, d’un pas rapide, avec le chaton sur l’épaule ; je peinais à les suivre. Arrivé à l’hôtel, j’étais en nage. J’ai demandé la clé à la réceptionniste qui me l’a tendue, accompagnée d’une enveloppe. « Votre mère est sortie, monsieur Antoine, elle m’a dit de vous remettre ça. » Je me suis assis. Ralda nous servait du thé tiré d’une bouteille thermos qu’elle avait cueillie au bar pendant que je décachetais l’enveloppe.  J’y ai trouvé, joint à une paire de ciseaux, un bristol avec ces étranges caractères :

Ralda est venue se poser derrière moi et a lu au-dessus de mon épaule. « LUKAS = LE CHAT…  C’est comme dans le journal ! On va l’attendre ici, ta mère… » Un peu plus tard, en jetant un œil par la fenêtre, j’ai vu ma mère remonter la rue au bras de Lucas. Il souriait, elle souriait. C’étaient eux, sans aucun doute. Je n’en ai pas douté une seconde et j’ai attendu qu’ils traversent pour se diriger vers la porte de l’auberge. Mais rien n’indiquait qu’ils aient eu l’intention de le faire, et ils ne l’ont pas fait ; ils ont poursuivi leur route, et c’est au moment où ils ne m’apparaissaient plus que de dos qu’un chat a surgi derrière eux. Il était noir et de la taille d’un tigre. Il a bondi pour se plaquer contre le dos de ma mère. J’ai hurlé… ;