« Un écrivain ne nous transforme qu’à condition de nous abandonner à lui. Une bonne lecture ne se fait qu’avec le renoncement préalable à toute prévention, je dirais même à toute idée, positive aussi bien, sur l’écrivain ou son œuvre. C’est impossible aux imbéciles. Ce genre de lecteur arrive cuirassé de préjugés, de prétentions, de méfiances, de lui-même enfin. Le lecteur le plus intelligent est, probablement, celui qui renonce à son moi. »
J’avais entamé Un amour de Swann avec des préjugés, des prétentions, une certaine méfiance (l’idée du « classique » abhorré) et ne l’avais pas achevé. Quelque temps plus tard, j’avais entamé Du côté de chez Swann avec les mêmes préjugés, la même méfiance doublés de la « mauvaise » lecture du précédent (formidable cuirasse) et lu La Recherche jusqu’au bout avant de la relire, avant d’admettre Marcel comme partie de moi, presque comme un frère (celui que je n’aurais pas eu ?). Je suis un imbécile. (Qu’est-ce qu’un lecteur intelligent ? Le seul texte que l’on puisse lire sans a priori, sans préjugés, sans défiance, méfiance, etc., est le premier qu’on lit de sa vie, à l’âge de quatre ou cinq ans – variable selon les individus. Mais je suis d’accord, le meilleur lecteur est celui qui laisse son moi au vestiaire ; mais c’est impossible… Nous sommes tous des imbéciles...)