9 h 00. Il fait beau. Premier petit déjeuner seul. Un couple d’Anglais, la cinquantaine, elle très femme du monde, visage chic, jolie, qui a plutôt l’air d’être française qu’anglaise…J’ai bien dormi. J’ai bon appétit. Piazzale di Roma, attente du bus, puis le trajet, puis l’attente à l’aéroport, puis le trajet, puis l’attente des bagages, moi bon dernier, seul dans la salle à regarder tourner le tapis vide jusqu’à ce qu’un homme de service au visage doux s’approche de moi et me demande s’il me manque quelque chose, qui part, et revient muni de mon parapluie. Puis la cigarette à l’extérieur, puis la récupération de la voiture, et enfin l’autoroute, moi seul au volant et pratiquement seul sur la chaussée jusqu’à Lille où tout est venu, où toutes les images et les sons ont refait surface, sont sortis du plat de l’eau et des îles et m’ont accompagné jusqu’à la maison, la maison où je me suis senti étranger, où je me suis énervé parce que les chats cavalaient impunément, où je me suis énervé parce que l’un de mes DVD traînait sur la table du séjour, où j’ai découvert d’un œil circonspect les bouleversements de la cuisine (quatre nouvelles chaises dont l’une bancale qui m’a tiré un sourire), énervé encore à la vue des copies de Susan étalées sur son bureau, cette masse incroyable de travail qui alors m’a semblé d’une vanité totale, énervé encore parce que j’étais revenu et que tout, d’une certaine manière, allait continuer alors que je n’avais qu’une hâte : y retourner… Il y avait divers messages sur le répondeur dont un de ma mère, désespéré, que j’ai appelée aussitôt. « Si je pleure, c’est parce que je ne suis pas bien, mais c’est surtout de joie d’être rentrée chez moi ! » Je ne me suis pas inquiété outre mesure, je la connais. Comme de fait, elle était gaie lorsque je lui ai parlé. Annie était là avec qui j’ai échangé quelques nouvelles. Son contrat à son nouvel emploi a été renouvelé, Loïc vit chez sa nouvelle « copine » et paraît enfin heureux. Tout semble aller pour le mieux. Nous avons achevé les préparatifs, puis le temps a passé, début de soirée, et je me suis mis à attendre les premiers arrivants en subodorant qu’il y aurait un invité supplémentaire en la personne de Polichinelle. Auparavant, j’étais passé chez Nicolas acheter quelques bouteilles, dont une d’un champagne spécial pour la célébration de mon anniversaire qu’en définitive j’avais décidé de révéler en cours de soirée. Sur le chemin du parking, j’avais traversé Géant pour quelques dernières courses, puis délaissant l’escalier roulant, j’avais emprunté l’ascenseur aux parois translucides qui donne vue sur le toit du second étage curieusement garni d’un vaste carreau de terre où s’ébattent des embryons de plantes ou de fleurs, encore que cela ressemble davantage à des mauvaises herbes, de celles qui parsèment avec allégresse toute la ville, du sol des terrains vagues jusqu’au faîte des ruines où elles s’agrémentent parfois d’un petit arbuste. Le soleil tapait sur tout cela avec des airs de magnanimité qui m’ont ragaillardi. Et alors que je m’assois à mon bureau, lendemain de mon retour, j’avise l’enveloppe contenant ma fiche de paie. L’accompagne une invitation au « Salon de la maison, du mieux être, de la gastronomie » : le Nord accueille la province de Venise ! Une vignette avec la photo du Gran’ Canale et la Salute, une autre avec une gondole. À l’intérieur « Gagnez deux week-end pour deux personnes à Venise »… Était-il possible que Susan, ou Anne, ou Francko ait pu résister à l’envie d’éventer cet anniversaire particulier que je désirais masquer ? Ça m’a semblé peu probable alors que je considérais l’heure : la demie de vingt heures, puis 21 h 00, puis une autre demie, mais que font-ils donc ? Comme je commençais franchement à m’agiter, elle m’a proposé de regarder Moulin rouge sur son laptop. Nous nous sommes installés sur le divan jaune pour une demi-heure d’esbroufe dont je n’ai absolument rien retenu. J’ai posément déchiré le tout et je me suis remis au portugais que j’avais délaissé durant ces trois jours italiens. Je note : « escrevem », « ils écrivent », prononcé chrévain. Une piste, peut-être, pour cet énigmatique « écrivain » dont l’étymologie scribam accusatif de scriba ne me satisfait en rien… À 22 h 00, alors que je constatais qu’il n’y avait aucun glaçon dans le freezer et qu’elle me faisait remarquer que j’avais oublié d’acheter des olives et qu’un Campari sans olives, ce n’était pas tout à fait un Campari, le téléphone a sonné : Didier qui s’excusait de leur « léger » retard. Je lui ai appris qu’il était loin d’être le seul, puisque personne n’était arrivé. « Personne ? Même pas Francko ? » Son exclamation était étrange, m’a semblé feinte, forcée, et il n’est pas impossible qu’à ce moment-là et durant quelques secondes, l’idée d’une cabale me soit venue à l’esprit. « Nous arrivons ! » J’ai raccroché, me suis installé avec un Campari soda sans olives ni glaçons. C’est ainsi que j’ai atteint les vingt-deux heures quinze, heure à laquelle quelques portières dans la rue ont claqué suivi d’un rire qui était celui de Francko. (C’est un écran plat à cristaux liquides qui a relégué à la cave l’ancien, cathodique, lourd, laid et encombrant. Clarté, légèreté, discrétion, élégance et vastitude. Joie !) Mon premier regard a été pour la table de la cuisine : rien. Pas un paquet, pas un mot. Rien. Pas le moindre signe de son passage. Rien. En outre, elle dormait encore, ce qui était inhabituel. Je lui ai monté son café comme si de rien n’était, puis l’ai embrassée avant de partir ; elle ne s’est même pas réveillée. Et puis, de la particularité des jours de la semaine : lundi se dit « segunda feira », mardi, « terça feira », etc. Seuls le samedi et le dimanche sont nommés : « sábado », « domingo ». Il n’y a pas de « primeira feira ». Mais que veut dire « feira » ?  J’étais sûr qu’ils arrivaient ensemble. Et en effet, ils étaient tous là sur le trottoir, Max, Dany, Didier, Fabienne, Anne, Francko, Janusz, Janusz portant à bras-le-corps un cageot rempli de bouteilles, Max, Francko et Didier ayant chacun à la main un grand sac en papier plein. Ils se sont tous précipités dans le couloir, me laissant là planté avec la poignée de la porte entre les doigts. « C’est pour mon père, dit Janusz. Je ne veux pas laisser ça dans la voiture, c’est précieux ! » Et tous d’entrer dans le séjour, puis les hommes de disparaître dans la cuisine en passant par le bureau de Susan tandis que je notais l’absence de Brigitte et de Pierre. Des bruits sont provenus de la cuisine, puis j’ai entendu la porte de la cave s’ouvrir. J’ai gagné le séjour où Fabienne et Dany m’ont appris que Brigitte était revenue du Bénin avec le paludisme et qu’elle se trouvait à l’hôpital. Les hommes sont revenus, nous nous sommes installés au salon pour engloutir des Campari soda à la file sans olives ni glaçons. Comme un fait exprès, la conversation a très vite viré vers un curieux étalage de nos divers maux respectifs ; comme c’était étrange, chacun racontant ses petites misères, comme si tout à coup un cap avait été passé, comme si la célébration intime de mon nouvel âge que j’étais le seul encore à connaître avait contaminé toute la pièce et nous avait fait basculer par-delà le faîte d’un col dont nous allions attaquer en petite descente l’autre versant. Comme si désormais, nous étions mûrs pour la vieillesse et ses rites.  Rien non plus sur la table de la cuisine, rien sur la table du séjour, et, si je l’excepte, elle face à son écran, rien dans son bureau. « Happy birthday ! » Mais pour rattraper, il y a eu Kubrick, et puis Lynch, et puis nous sommes passés à table. Avons goûté au Layon avec le foie gras et la salade préparés par Anne et Susan, puis trinqué à nous, et moi à moi-même sous les regards de Susan, d’Anne et de Francko dans lesquels, outre de la complicité, j’ai bien cru voir poindre de la duplicité. Je suis ensuite passé à la cuisine pour achever de préparer la suite : goulash, chou, pommes de terre, à la hongroise, puisque le voyage était l’objet de cette réunion, et plus particulièrement Budapest dont le nom était revenu à maintes reprises lors de la précédente soirée chez Pierre et Brigitte suite à notre randonnée vénitienne. Le tout avec un St Joseph, premier verre que l’on lève de nouveau à notre santé, et plus particulièrement à la mienne puisque c’est à ce moment-là qu’ils se sont tous levés et mis à chanter « happy birthday to you »… Sur la table du séjour se trouvait mon courrier : une carte et une enveloppe. La carte était de Francko, carte japonaise portant son timbre habituel. L’enveloppe contenait une carte de Susan : « Be ready. Life is full of surprises. » En effet. Je l’ai remerciée, suis monté m’attendant à trouver dans mon bureau je ne sais quel paquet. Rien. Je suis passé dans ma chambre. Rien. Je me suis changé, suis redescendu. Rien. Ai fumé une cigarette en appelant Roman pour annuler le cours de ce soir et reporter la répétition avec Thierry à dimanche. Puis ai profité que son laptop soit libre pour rechercher sur Internet la partition de la sonate de Beethoven promise à Roman. C’est à ce moment-là qu’elle est apparue avec une bouteille de champagne. Il était 23 h 30. C’est l’heure à laquelle, il y a un peu plus de quarante ans, je voyais le jour. Joséphine à conduire à Charleroi : il y a deux jours, elle était encore en Égypte, à présent, elle repartait pour Londres. Elle finissait tout juste de préparer ses bagages lorsque je suis rentré, un sac à dos monumental que j’ai peiné à transporter jusqu’au coffre de la voiture. « Et tu as passé un an avec ça sur le dos ? » « Et encore, il était bien plus lourd ! » J’ai alors pensé qu’effectivement il faut bien avoir des bagages, et les transporter partout avec soi. Les supporter, les traîner, se les coltiner ! Je me suis juré que jamais je ne partirais pour de longs voyages.  Il a été servi sur la table du salon de jardin qui marque toujours le centre du séjour. Dessus se trouvaient quelques paquets cadeau de modestes dimensions, puis un dernier, beaucoup plus important, à son pied. Ils étaient de différentes tailles ; je suis allé du plus petit au plus gros. Le plus petit était plat. Je l’ai secoué, et tout en le secouant, je ne sais pourquoi, j’ai dit : « J’espère qu’il n’y a pas un mobile. » Je n’ai pas dit « j’espère », et c’est en posant l’œil sur un autre paquet, cubique, que j’ai eu cette pensée ; ou plutôt, ça n’a pas été une pensée, car je n’y ai pas pensé, mais une phrase, cette phrase qui, à mon insu, germée je ne sais comment, est apparue entre mes lèvres, cette phrase dont je ne me souviens plus du contenu exact, mais qui, et de cela je suis sûr, contenait le mot « mobile ». Mais j’ai aussi pensé à ce que Franco m’avait dit avant son départ : « Je prends le minimum sur le bateau jusqu’au Japon, puis, pour le retour, j’abandonne ce minimum et je m’habille, me change en cours de route. Avec moi : ma caméra, mes papiers. C’est tout. » Alors, dans ces conditions, peut-être… Et j’ai ouvert ce premier paquet pour y découvrir une carte téléphonique. À quoi ai-je pensé exactement, je ne sais, mais Paul a dit avec un sourire : « Maintenant, il ne te reste plus qu’à acheter un téléphone. » J’ai opiné, l’ai regardé. Je crois que je n’y ai pas cru. Il faut une heure pour arriver à Charleroi. Il est 18 h 00, l’avion part à 20 h 00. Il pleut, je crains les ralentissements, les bouchons dans la périphérie de Lille. Il est 18 h 30 lorsque nous quittons la maison, je fonce. Sur la route, elle parle de son année autour de la planète. Puis : « Vous devriez quitter un peu l’Europe. Aller en Argentine, à Bali, en Australie. » « She’s right », dit Susan qui de toute façon ne la contredira pas. « Instead of going to Venice. » Plutôt que d’aller à Venise. « You know, I’m close to fifty. I’m close to death and now I have to choose. And I found my place : Venice, or Roma. Italy, anyway. I can’t go everywhere. » (Non, je n’y ai pas cru.) (Pourquoi certaines choses passent-elles plus facilement dans une autre langue que la mienne ?) J’ouvre une seconde bouteille, puis viennent le fromage et une autre salade, et, pour accompagner, le Pinot noir du Languedoc. C’est au moment où je m’apprête à en ouvrir une seconde que Susan me dit : « No. Take a good one. One from the cellar. » Prends-en une bonne, de la cave. « But it’s going to be too cold. » Mais il va être froid. « It doesn’t matter. Go and take a good one. » Ça ne fait rien, va en chercher une bonne. « No. » Non. « Go ! » Va ! Je me suis rendu à la cave. « Tu sais, je ne suis plus très loin de mes cinquante ans, et je me rapproche de la mort, et à présent je dois choisir. Et j’ai trouvé ma place : Venise, ou Rome ; l’Italie, de toute façon. On ne peut aller partout. » (Mais n’était-ce pas avant le Japon ?) Mais que devais-je y trouver que je n’aurais pas remarqué une heure auparavant lorsque j’y étais descendu ? J’ai poussé la porte de la pièce du vin. L’ai survolée du regard, puis ai tiré à moi le battant derrière lequel est logé le bon grain. Puis j’ai de nouveau survolé la pièce sans rien remarquer de particulier, si ce n’est une surface blanche, ou plus exactement, une zone blanche à l’opposé de l’endroit où je me trouvais. À cette place se trouve un casier à bouteilles en fer pouvant contenir une cinquantaine de bouteilles ; sur sa gauche, un autre casier, celui-là en bois, que j’utilise pour le vin à boire ou de consommation courante. La différence entre les deux, outre la matière dont ils sont faits, est que je n’utilise que celui en bois, l’autre ayant toujours été vide. Du moins, jusqu’à présent. Car cette fois, il était plein. Jusqu’à présent, il avait été vide et gris ; à ce moment-là, il était plein et blanc. Le plein consistait en un nombre de bouteilles équivalant à celui de mes ans ; le blanc en la feuille de papier dans laquelle chacune d’elles était enveloppée, et, sur le dessus, en un lot d’une cinquantaine d’autres empilées sur lequel reposait un pochoir de couleur rouge : G. G. suivi des chiffres de mon année de naissance… (Susan m’apprend à l’instant que Joséphine a un poste dans les bureaux du vice-président d’Argentine !) J’ai eu un sourire de pure convention, qu’ils ont dû percevoir et prendre pour ce qu’il était, en pensant que ce n’était pas demain la veille que je me rendrais dans une boutique pour y faire l’acquisition d’une de ces « machines » que j’abhorrais et que la carte prendrait la poussière des siècles dans un quelconque coin d’un tiroir de mon bureau. Je l’ai posé, ai pris le deuxième paquet qui contenait une boîte de truffes en chocolat. Puis le troisième qui contenait des pavés de Roubaix. Est venue la quatrième, plus importante en volume. Je la secoue. « Qu’est-ce que c’est ? » Nous la déposons de justesse; elle n’a eu que le temps d’enregistrer son billet, et alors que nous regagnons la voiture, je me demande de nouveau pourquoi elle prend un avion à cent kilomètres de chez nous qui la déposera à cinquante kilomètres du centre de Londres alors que l’Eurostar l’arrête en deux heures à cent mètres de chez elle. Au retour, nous faisons une halte à Mons, Mons et son gris wallon, et Copenhagen Taverne, comme la fois précédente. Terrasse. Salade danoise à base de poisson, côtes d’agneau, croquettes. Blanche et Moinette. La place est animée, beaucoup de jeunes gens y déambulent. Devant nous, une table avec trois États-uniens et un quatrième homme qui parle assez bien anglais et que Susan dit être belge. Nous les écoutons, les observons. Toute l’arrogance d’une culture contre une autre benoîte. Le Belge parle, participe, mais il est manifeste qu’il est considéré comme quantité négligeable, notamment par l’un d’eux, laid, gros et mal fagoté, à l’air stupide, qui ne fera que s’adresser à ses deux compatriotes sans jamais lui concéder un seul regard, à lui, « l’étranger ». Il est clair que pour lui il s’agit d’un plouc, habitant d’un pays et d’un continent d’arriérés mentaux. Je n’attends pas de réponse et ouvre. Ont-ils perçu l’incrédulité totale qui a marqué mon visage ? My God. Comment est-ce possible ? Je l’ai regardé, interloqué, atterré, et je crois bien que je me suis mis à trembler. Puis l’ai tiré de sa boîte, l’ai regardé. « Il n’est pas des plus récents, je n’avais pas beaucoup d’argent, mais il y a tout, des jeux, tout ça… » Il m’a aussitôt expliqué comment l’utiliser. « Tu fais comme ça, comme ceci. » En trois secondes, il était opérationnel. À notre gauche, s’installe un couple de Flamands ou de Néerlandais. Ils parlent français avec le serveur qui ne doit sans doute pas connaître un traître mot de flamand. Ce sont des compatriotes et ils sont à la limite de l’incompréhension. Et une fois de plus, les Flamands se montrent les plus forts, d’autant qu’ils ont à leur disposition une troisième langue, l’anglais, qu’ils manieront avec beaucoup de facilité avec un Britannique venu les rejoindre…  J’ai empoigné la première des bouteilles dans son emballage, l’ai remontée, posée sur la table et lentement déshabillée devant tous, puis ouverte. Ce vin était effectivement très bon… J’entre, vais me changer, prends un café. Susan échange quelques mots avec Paul avant d’aller se coucher. « He’s depressed again. » Je monte, m’installe devant l’écran. Hésite entre la suite de la Spirale et celle du JS… Et tout à coup, il s’est mis à sonner, a diffusé à travers le rez-de-chaussée une de ses musiquettes infernales qui depuis des années m’assaillent dans la rue, les magasins, les cafés, les restaurants, les musées, et qui, à présent, là, sortait de ma propre main. De nouveau, je me suis mis à trembler. « Qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce que je fais ? Comment arrête-t-on cela ? » « Appuie sur le vert. » « Quel vert ? » Il a appuyé à ma place, je l’ai porté à mon oreille. La voix de Susan en est sortie, Susan qui se trouvait dans son bureau, le téléphone à la main et qui me souriait. Ç’a été le premier appel que je recevais. Ça n’a pas été le seul. À peine avais-je « raccroché » qu’il a répandu de nouveau cette épouvantable sonnerie. Francine. Je n’en revenais pas. Francine qui m’appelait pour me souhaiter un joyeux anniversaire sur cet appareil qui, deux minutes auparavant, était encore dans sa boîte. Je n’ai su que lui dire, que lui répondre. Elle a senti que quelque chose n’allait pas. « Ça va, tout va bien ? » « Oui, ça va, ça va, merci. » Elle a raccroché et ça a de nouveau sonné, de nouveau cette sonnerie assourdissante. « Comment arrêter ça ?  comment baisser ça ? » « Mais non, c’est très bien », a dit Paul, « tout le monde fait… » « Mais je me fiche de tout le monde ! Moi, je ne veux pas que ça sonne, moi, je ne veux rien entendre ! moi, je ne veux rien de tout cela ! » Puis j’ai eu Janusz. Avons parlé de Francko et de là, des tourments et des turpitudes de l’esprit d’ « artiste », ou, pour le moins de « créateur », encore que le second ne vaille pas mieux que le premier. « Pourquoi faire les choses alors que nous n’avons qu’une envie, celle de ne rien faire ? » J’ai acquiescé avec empressement. Oui, pourquoi ? Il était 22 h 00 lorsqu’elle est rentrée, le coffre plein, comme à l’accoutumée, de livres et de nourriture de chez elle. Je lui ai trouvée une mine resplendissante, comme si elle avait abandonné quinze années de sa vie sur la grève des plages d’East Anglia. Est-ce l’air de la mer ou cette quinzaine de séparation – une année par jour ? Bises, sourires. Je l’ai aidée à décharger. Elle m’a dit être fatiguée, avoir passé son séjour dans l’appartement à travailler à ses multiples traductions. Elle m’a offert trois livres, une bouteille de Tia Maria de la part de sa mère, une chemise sans col qui heureusement est trop petite et un très beau presse-purée en métal. Nous avons pris des nouvelles tandis qu’elle grignotait ce que je lui avais préparé. Un bouquet l’attendait sur son bureau, constitué à partir des fleurs du jardin pour changer des lys traditionnels. C’est face à ce bouquet qu’elle a commencé à consulter les 60 émails arrivés durant son absence, dont 14 de ma main, rapport journalier de mon existence sans elle. C’est face à lui que je l’ai retrouvée ce matin en train de poursuivre sa consultation. Elle était allée se coucher entre-temps. Je suis monté travailler au Journal sonore jusqu’à trois heures… Et pour comble à mon désarroi total : « Ici, c’est Lucien. » Lucien ? « Bon anniversaire ! » Mais qui était Lucien ? Que se passait-il ? Comment se faisait-il que de cette forme sortent toutes ces voix qui avaient l’air d’y avoir été enfermées et que j’aurais tout à coup libérées ? Ah, Lucien. « Merci, Lucien ! Mais où es-tu ? comment se fait-il ? » Il était chez lui, avec sa mère, Nathalie que j’ai eue tout de suite après et qui, elle aussi, a senti que je n’étais pas au mieux. « Tout va bien, tu es sûr ? » « Oui, oui. J’ai simplement l’impression d’être broyé dans un piège. » Et j’ai compris que Susan avait passé le mot, que tout le monde était au courant, que tout le monde savait que je possédais un portable, que tout le monde avait attendu que la puce soit insérée dans l’engin pour pouvoir utiliser ce numéro, le mien désormais, dont je ne voulais même pas entendre le premier chiffre… Je suis dans le service à classer quelques dossiers. La radio marche, comme à l’accoutumée. Il est midi, infos : incendies, des morts, des hectares dévastés. G*** qui s’emporte. « On devrait les tuer, ces gens-là ! Ce sont des malades, des salauds ! Leur couper la tête, sans discussion ! » Je me tais, pèse le pour et le contre in petto. Puis c’est une actrice qui s’est fait tabasser à mort par son compagnon, chanteur d’un groupe pseudo-rock. Il s’emporte de nouveau. « L’alcool, la drogue, ça rend fou ! » Je pense immédiatement au frère de M*** et à son comportement lors d’un concert dans une cave de Lille ; Susan s’y trouvait, il était à côté d’elle, complètement défoncé, prêt à frapper au jugé avec un verre jusqu’à ce qu’il soit maîtrisé et fichu à la porte. C’est lui qui s’occupe des relations publiques à l’*** ! Je l’ai rencontré à deux ou trois reprises ; c’est un charmant garçon, mais il est manifeste au premier coup d’œil qu’il est en équilibre sur une frontière et que quelques verres accompagnés de deux ou trois substances magiques sont suffisants pour, effectivement, le rendre fou. Il s’agit d’un Côtes de Castillon. Je conserverai chacun des emballages. La bouteille vide sera emballée de nouveau dans sa feuille et je la remettrai à sa place. Je n’ouvrirai ces bouteilles qu’en la présence de l’un au moins des protagonistes de ce complot. Chaque ouverture sera marquée par un bulletin de consommation dont chacun recevra un exemplaire. Un défilé d’autres personnages du même acabit me passent par la tête. « Ça ne rend pas fou. Ça ne rend fou que ceux qui le sont déjà. » Mais ça s’arrête là. G*** est du type autiste. Il parle, n’écoute pas. Il s’écoute. Je le laisse poursuivre seul sa théorie de la drogue qui rend fou, qui « tue les neurones ». Proverbes japonais. C’est le livre que Francko m’a offert et dans la préface duquel je lis : « Il s’agit de proposer au lecteur d’apprendre et de mémoriser un proverbe par jour et par conséquent d’assimiler l’ensemble au cours d’une année entière. » 365 ! Il me l’a remis hier, après la projection du film, s’approchant en douce pour glisser le paquet dans ma poche, feuillet de fin papier blanc enveloppant délicatement ce livre, portant écrit à l’encre noire le caractère « gi »… « Encore faut-il en avoir », aurais-je pu ajouter… Je suis arrivé à 11 h 15. Avons pris un café sous la tonnelle en attendant Fanny que je devais déposer à Ablain chez sa sœur avant de me rendre chez ma mère. Elle est arrivée, j’ai fumé ma première cigarette, elle la sienne, première, peut-être, mais pas l’unique de la journée, loin s’en faut, Craven auxquelles elle est toujours fidèle malgré la nouvelle présentation mortuaire des paquets, cigarettes dont elle a repris la consommation, 4, 5, dit-elle, et qui est sans doute la moitié de sa consommation réelle si j’en juge d’après les quelques heures passées avec elle la veille et celles de ce dimanche ; reprise alors que ça lui est formellement interdit, ainsi que l’alcool quoique modérément, il n’empêche. Est-ce une forme d’inconscience ou la ficelle des pulsions suicidaires ? Tout le monde ! Comment avait-elle pu me faire cela ? J’ai raccroché, j’ai sommé à Paul d’éliminer à tout jamais cette sonnerie. « Mais… » « Je ne veux plus entendre cette sonnerie ! » Il a trouvé la sélection des sonneries, m’a indiqué comment l’utiliser. Mais sans doute m’étais-je mal débrouillé, car ç’a de nouveau sonné. Annie ! « Bon anniversaire ! » Ça continuait. Jusqu’où le réseau s’étendait-il ? J’ai fini par trouver la position « silencieuse ». Ah, silence ! Et tout s’est effectivement tu. « Es-tu sûr que ça ne va pas sonner ? » « Regarde ! tu as des messages ! » Des messages dont le premier était signé Robert. Robert ? J’ai fixé Susan qui souriait. « Ce n’est pas moi ! Je n’ai rien dit ! » « Qui as-tu mis au courant ? » « Francko seulement. » « Et Annie, c’est Francko qui l’a prévenue ? » « Non, c’est moi. » « Alors Annie et Francko. Et puis ? » Angres, Souchez, Ablain, début de la campagne après la zone minière de la cuvette de Lens ; je l’ai parcourue à vélo étant enfant ; je ne m’y étais pas rendu depuis. Il y a Lens, Liévin, encore qu’avec la suppression graduelle de toute trace des mines, terrils, puits, ponts, lignes de chemin de fer, chevalets, elles tendent à se confondre. Et puis tout à coup de la verdure, des collines, des villages. Ablain St Nazaire est sur l’un des versants de la colline de N. D. de Lorette. Il y a vingt ans, Monique et Félix y ont acheté un ancien presbytère. J’en avais beaucoup entendu parler par Fanny et Léo comme d’un petit paradis dans le Pas-de-Calais. Ils me l’avaient décrit, je m’en étais fait une idée, puis une image. J’avais hâte de la confronter à la réalité. Je ne savais de quand il datait, mais je ne pouvais imaginer qu’il pût être postérieur à la Révolution et je le voyais isolé, fait de pierre et perdu dans un petit parc boisé. Je suis passé chez Élisabeth chercher mes pantalons. J’ai dit que j’habitais au coin, elle m’a demandé si j’étais le « copain » de Paul. De là une discussion autour de Paul, de Jean-Pierre qu’elle connaît. C’est du reste Jean-Pierre qui lui a envoyé Paul pour l’installation de son ordinateur. Il n’en est rien. Il est situé dans le village, à flanc de colline, surplombant les ruines de l’église. C’est une construction stricte, ordinaire, avec sur le côté, une sorte de chapelle dont de même ils m’avaient beaucoup parlé et dont, du reste, je ne verrai rien. J’ai rangé mes pantalons et, en attendant son retour, je me suis installé au salon avec Comment les langues se mélangent. J’ai défait un peu de Bach, elle est rentrée ; nous sommes aussitôt sortis pour aller manger. L’Irrésistible était fermé, nous avons abouti chez Eugénie. Elle m’a demandé de l’excuser de ne pouvoir m’offrir mieux, mais j’ai jugé que c’était parfait, d’autant qu’au départ, je voulais simplement rester à la maison. Une palissade opaque, une pelouse traversée par une allée. La première chose que j’ai notée alors que Félix ouvrait la porte, c’est la niche au-dessus de la porte d’entrée, une niche qui, à une époque, avait protégé une vierge ou un saint et qui aujourd’hui couve la belle Marie de Francko, celle qu’à leur demande il avait confectionnée il y a quelques années, au beau visage troublant, au large décolleté, et au sinueux drapé qui enveloppait ses jambes pliées et écartées. Bien écartées. Il y a bien le tissu qui cache, occulte, mais l’écartement, dans cette position assise qu’elle adopte, est bien marqué et suggestif à souhait. Du moins l’était-il à l’époque où je l’avais vue se modeler, puis s’achever, car aujourd’hui il n’est plus qu’une belle potée de fleurs rouges d’où seuls les genoux émergent. J’en ai parlé à Monique qui a eu un sourire gêné. « Tu trouvais cela indécent ? » « Non, pas vraiment… enfin, oui… un peu. » Il n’empêche que je trouve cette figure admirable. J’ai refusé toute espèce d’alcool pour ne boire que du vin. Graves à l’apéritif, puis un Margaux, un verre de chaque, tous deux honorables. Comme il n’y avait plus de lapin aux deux moutardes, je me suis rabattu sur la souris d’agneau et sa pomme de terre, Susan, une tarte au maroilles. L’ensemble était assez médiocre, ce qui ne nous a en rien surpris. Mais tout était pour le mieux. Et puis, je suis monté me changer pour la sortie au restaurant. Mais j’ai oublié le dernier cadeau, le plus gros, une boîte dans un sachet : un lecteur DVD. « Merci. Mais c’est un peu pour tout le monde, non ? » « Mais tu me disais que tu en avais assez de regarder sur l’écran de ton ordinateur. » « Pas du tout. Je disais que ce serait bien pour la maison d’en avoir un. Pour moi, l’ordinateur, c’est parfait. Je suis seul, au calme, avec le casque sur les oreilles. » « Mais maintenant tu peux l’utiliser dans ta chambre, ou dans ton bureau. » « Sur quel poste ? » Entre-temps, Paul l’avait installé d’autorité sur la télé du bas et regardait The Van. « Mon » lecteur DVD…  On contourne la maison. À l’arrière, il y a une large terrasse, une vaste pelouse en contrebas et un potager. Et puis, jusqu’à l’horizon, une belle vue sur les collines de l’Artois en direction de Vimy. Dans la cuisine, il y a Irène, la mère de Fanny, et Monique, puis trois adolescents dont je fais la connaissance. C’est une belle cuisine chargée et chaude. Ils préparent le repas. Me proposent une vodka, accompagnée de saucisson, rapportés la veille de leur voyage en Pologne. J’ai dix minutes devant moi si je veux être à l’heure chez maman, soit suffisamment de temps pour avaler ce délice aromatisé au miel. À 12 h 45, j’ai levé le camp : il me restait un quart d’heure pour faire Ablain Loos… Mon stylo qui fait des siennes, se met à fuir (de la différence entre la fuite d’un stylographe et celle d’un homme ou d’un jour). J’étais habillé, tremblant, hagard, avec l’appareil dans la main dont je ne savais que faire. Pouvais-je faire autrement que de l’emporter, de l’avoir avec moi ? J’étais dans le couloir, près de la porte ouverte, prêt à la rejoindre sur le trottoir. « Il ne va pas sonner au moins ! » « Non, non, il est sur le vibreur. » Je l’ai glissé dans ma poche. Qui a aussitôt vibré. « Allô ? » « Joyeux anniversaire ! » Trois, quatre voix, combien au juste ? Ils avaient l’air d’être mille, tous dans la connivence, qui me souhaitaient un bon anniversaire, qui chantaient à mon oreille ! C’était Anne. Qui a également senti que ça ne tournait pas rond. Je lui ai dit que tout allait bien hormis le fait que je glissais petit à petit dans un gouffre. Je l’ai ensuite tendu à Susan, et nous avons gagné la voiture. « Tu veux que je conduise, comme ça tu pourras t’entraîner ? » « M’entraîner à quoi ? » Nous étions au niveau de la gare lorsque j’ai de nouveau perçu la vibration. C’était Dany. « Dany veut te souhaiter un bon anniversaire. » « Mais je conduis, bon dieu ! » Alors, elle l’a plaqué contre mon oreille et comme dans un rêve, avec la voiture qui allait d’un trottoir à l’autre, je l’ai remerciée, lui ai dit quelques mots en essayant du mieux que je pouvais de ne pas passer pour un mufle. Qui donc n’était pas au courant ? Du nouveau chez les voisins, ceux de la cour, l’ancienne fabrique qui abrite quelques entreprises. Susan m’a informé qu’il y avait du changement, que les entreprises avaient disparu et que le propriétaire était en train d’aménager le tout en appartements. Ils ont installé des cheminées, une parabole trône désormais sur le toit du bâtiment de gauche. Tantôt, des gamins braillaient dans la cour. C’est à ce moment-là que j’ai vu les passants sur le trottoir qui me faisaient des signes en articulant des mots de cinq syllabes inaudibles et répétés à l’infini… Je l’ai trouvée en robe de chambre, elle qui est si soucieuse de sa mise, met un point d’honneur à toujours rester coquette, quel que soit son état de santé. Ça m’a presque choqué. Elle n’allait pas bien du tout, était en pleine crise, mais au fil de l’après-midi, elle a retrouvé un peu de moral. J’ai jardiné : désherbage des allées, taille du saule pleureur. L’ai rejointe au salon où se sont mis à remonter des souvenirs, encore des souvenirs. Beaucoup que j’avais entendus, quelques uns inédits. Et puis des photos, toutes les photos qu’elle s’est mise en tête de classer, et des lettres qu’elle a retrouvées, et des coupures de journaux relatant les exploits sportifs de mon père, et puis le livre du Richelieu que je connaissais par cœur tant je l’avais compulsé durant mon enfance, et avais même barbouillé, le livre de ce cuirassé « merveilleux » (qui du reste était l’étonnant nom de son commandant) où mon père avait passé trois années de sa vie. Tout cela en vrac, elle qui semblait tout découvrir et voulait me faire découvrir, le tout ponctué d’un nouveau mot dans sa bouche : « merveilleux ». « N’est-ce pas un souvenir merveilleux ? » C’est bien à Budapest qu’elle m’invite, arrivée au 14 au soir pour en repartir le mardi ou le mercredi, elle ne savait plus très bien. Elle était fatiguée, à cran. Se pose des questions quant à sa vie faite de surcharge de travail. Sur la fin, et tandis que j’avalais les médiocres profiteroles, elle s’est laissée aller à certaines confidences sur son passé d’adolescente, puis de jeune femme, choses qu’elles n’avaient jamais révélées à qui que ce soit auparavant. Je m’étais promis à ce moment-là de n’en rien dire dans ces pages, même pour moi. Je tiens parole… Et puis un poème qu’elle a retrouvé, écrit par une pensionnaire de la maison de post-cure où elle a passé tant d’années, qu’elle me lit, qui lui tire des larmes, et qui moi me laisse coi ; comment me comporter face à sa réaction inattendue, face surtout à ce texte qu’elle trouve merveilleux alors qu’il était de la plus consternante banalité (et m’en voulant en même temps de considérer avant toute chose la qualité de l’écrit plutôt que la simple expression d’un être qui souffre et cherche la forme pour transmettre au mieux cette souffrance – mais qu’ai-je à faire de cette souffrance, après tout, si elle est mal formulée ?). Et la conversation, à un moment donné, allant du côté de l’âge : comment serons-nous à 62, 72, 82, 92, 102 ans ?… Et tout à coup, le vrai silence, dans la nuit, vers une destination que j’ignorais encore. « Mais où allons-nous ? » « À Bondues. Le Val d’Auge. Je l’ai vu dans le Chti. » Et puis, cette autre lettre d’un inconnu, ami de l’un de ses soupirants à l’époque de son séjour en Belgique, qui ne parlait que flamand, qui avait demandé à l’un de ses amis wallons de rédiger une lettre à ma mère pour lui réclamer des photos. L’ami intercède, mais parle davantage de lui-même que de son ami ; qui se fait même juge des deux parties et à la manière dont il parle à ma mère, jeune fille de 18 ans qu’il n’a jamais vue qu’en photo et peut-être jamais, on pourrait presque croire qu’il s’agit d’une déclaration. L’écriture est belle, appliquée ; le style presque châtié. Dimanche : Stephen et sa jeune épouse slovaque, déjeuner à la maison. Il a 55 ans, elle la trentaine. Ça ne se voit pas. « Comme c’est dommage que je n’aie pas la santé ; j’aimerais tant écrire tous ces souvenirs merveilleux, faire un livre de ma vie… » Lundi : onze personnes à la maison qui se présentent comme suit : Françoise, Francko, Francine, Wanda, Thierry, Patrick, Alex, Caroline, Black Susan. Mardi : treize heures, saisie directe sur un écran d’un nouveau type : celui que j’ai trouvé emballé sur mon second bureau en montant il y a un quart d’heure. Monter sous l’insistance de Susan, encore que je doive prendre les choses par leur commencement et partir de mon réveil, 10 h 30 : baiser alors que j’étais encore au lit, puis câlin suivi de la remise d’un paquet : un livre, livre dont j’ai eu toutes les peines du monde à prendre connaissance, tant du fait de mon émergence dans le monde des vivants que de l’absence de mes lunettes. Mais dont je suis tout de même parvenu à déchiffrer le titre : La Rupture, puis l’auteur : Paul Gadenne. « Are you going to leave me ? » Pourquoi Gadenne, pourquoi ce livre-là en particulier ? « As-tu l’intention de me quitter ? » Et en même temps un autre livre m’est venu à la mémoire, Gadenne associé à Espelette. Puis je parviens en décrypter le sous-titre : Carnets. (Je me suis aperçu que désormais je pouvais regarder les photos de mon père avec beaucoup moins de réticences…) Je l’embrasse, la remercie. Nous descendons. Sur la table de la cuisine se trouvent des enveloppes et un petit paquet : une belle carte de Jean-Stéphane, une autre de Susan et dans le paquet, un Moleskine à soufflets. Et puis, une lettre du Furet qui me souhaite un bon anniversaire sous la forme d’un bon d’achat de 8 € que j’ai immédiatement jeté à la poubelle. Enfin, la perle, en quelque sorte, enveloppe qui dès le départ m’avait intrigué, mais que je m’étais réservée pour la fin, portant le singulier nom de Georges Grudzien. Elle est très mince, semble ne rien contenir. Mais elle a bien un contenu, soit, une dizaine de petits carrés de papier imprimés portant des phrases latines. J’ai immédiatement pensé à Jean-Stéphane. Je l’ai quittée vers 17 h 00 pour retourner chercher Fanny. Petite heure passée au gré de gâteaux polonais, d’une autre vodka polonaise, de biscuits polonais, le tout assaisonné de leurs souvenirs tout frais de ce voyage là-bas où ils n’étaient pas allés depuis plus de 20 ans. Changement radical : les supermarchés, les centres commerciaux, boutiques et marchandises à profusion. Sur les biscuits, à l’image de certaines gaufrettes d’ici, des messages autour de l’amour : LUBI, KOCHA, TAK, NIE, ZDRADZA, JARTUJE… « J’aime », « chérie », « oui », « non », et puis ? Et puis rien, rien hormis mon exaspération face à mon ignorance de cette langue, et mes promesses vaines de m’y remettre et d’y accéder une fois pour toutes afin qu’un jour je puisse entrer sans trop de honte dans ce pays qui aurait pu être le mien… Mais pourquoi Georges ?… Lorsqu’on nous a apportés les cartes et à la pensée du rapport que j’allais « devoir » faire de ce moment, j’ai proclamé à Susan : « Je ne dirai pas un mot de cette soirée. Ce ne sera que pour nous deux. » Quelque chose en moi s’est dégonflé et m’a apaisé. Retour sous un beau soleil rasant de fin d’après-midi, mon moment préféré du jour. Fanny me parle de sa famille, de son père.  Et France-Culture des 100 millions de célibataires prévus en Chine suite à la politique de l’enfant unique. Et Gabriel : « Eugène Blond fourre ses gaufrettes à l’ancienne. C’est d’un goût ! » Et puis je suis passé dans le séjour. Un paquet sur le canapé, à ma place de lecture habituelle, un autre sur la table basse. Le premier contenait un second Moleskine. L’autre, un autre des Carnets de Gadenne, 1949-1951, Le Rescapé. Et tandis que j’allais la remercier pour ces cadeaux inattendus, se précisait en moi le lien entre Gadenne et Espelette. Le meilleur moyen de vérifier était de me connecter au site du Lys. Je me suis assis face à son laptop. « No. You can’t ! » « Why ? » « You have to go in your office. » « Why ? » C’est dans l’escalier que j’ai pensé à un autre cadeau et, atteignant le palier du premier, à un écran. Je ne me trompais pas. Il trônait dans son emballage sur mon second bureau et c’est dessus qu’à l’instant s’inscrivent ces lignes. Thank U ! Lorsque je suis arrivé au 102 de la rue des Stations, Bo m’attendait déjà sur le trottoir avec quelques autres personnes : une Chinoise, un Chinois, un Iranien, un Français. Et puis la Japonaise dont il m’avait parlé : Maiko, au visage parfaitement rond, jolie, a l’air timide, et petite, cela va presque de soi, encore qu’elle se dise plutôt grande pour une Japonaise. Un minuscule « bonjour » sort du bout de ses lèvres, que je lui renvoie après avoir rangé mes formules préparées que je n’aurais pu que bafouiller. Bo monte à l’arrière, elle à côté de moi, Bo qui lui dit que j’apprends le japonais. Je lui sers alors un mot ou deux, ce qui lui tire un petit rire comme elles en ont toutes, petit rire d’enfant poli qui s’essaie au laisser aller. C’est ravissant. Ça me détend. Je la questionne. Elle a 25 ans, est en France depuis deux ans pour y étudier la langue, mêmes études que Bo, Bo qui, du reste, ne me semble pas indifférent à son charme. De temps à autre, ils s’échangent des mots dans la voiture. Il lui demande comment se prononce tel ou tel caractère en japonais, ouvre alors sa main gauche dans la paume de laquelle il trace, à l’aide de l’index de sa main droite, une série de traits censés représenter un caractère invisible. Elle lui répond, puis procède de la même manière en lui demandant la prononciation en chinois. Tout en conduisant, je jette des coups d’œil à leurs paumes glissées entre les deux sièges, me révèle parfaitement incapable de déchiffrer le moindre soupçon de trait. Ils étaient comme deux êtres d’une autre planète expérimentant un système de communication inédit. Mais au moins puis-je parler de notre arrivée dans ce restaurant sur la grand’route qui mène à la Belgique, ce restaurant où nous avons eu la surprise de nous retrouver puisque nous y étions déjà venus, on se le rappelait bien, quatre ans auparavant, pour célébrer l’achat de la voiture, pris également au hasard dans le Chti qui en disait le plus grand bien et qui nous avait singulièrement déçus. C’est devant le même établissement que nous nous garions. La soirée se poursuivait comme elle avait commencé, Susan confuse et moi disant « ça ne fait rien », pensant dans le même temps que ce nom ne me disait rien et qu’il n’était pas impossible que les propriétaires ne soient plus les mêmes et qu’il ait été rebaptisé. Alors, nous sommes entrés et, en effet, si le décor était bien le même, les prix, eux, étaient sans contexte différents, soit le double pour le moins, et la carte de même, du moins son énoncé, puisque je n’avais pas le souvenir de ces plats ronflants à rallonge. Du grenier au piano en passant par le jardin, la suite des partitions : j’en retrouve un peu partout ; je crois que j’ai du pain sur la planche si je veux tout transcrire sur écran. Puis je l’ai accompagnée à Géant où elle voulait acheter une imprimante et une bouilloire électrique ; ce qui m’a donné l’occasion de m’extasier devant les étagères d’appareils d’électroménager. Dans deux mois, elle retourne définitivement au Japon, faute d’argent. « Tu ne peux pas trouver un travail ici ? » « Non, je ne parle pas assez bien le français. » Je me dis que d’une certaine manière, elle le parle beaucoup mieux qu’un grand nombre de personnes de ma connaissance. « Que vas-tu faire ? Continuer des études ? » « Non, je vais chercher du travail. » Elle me dit qu’au Japon elle a une « spéchialité » en culture internationale et qu’elle a été employée comme réceptionniste dans un hôtel, où elle travaillait énormément, comme tous les Japonais, lourds horaires de travail, peu de sommeil. « C’est très fatigant. » Elle parle aussi de son étonnement, partagé par Bo, face aux villes occidentales et en particulier dans le Nord où tout est bouclé le soir alors qu’au Japon beaucoup de commerces restent ouverts toute la nuit et que l’on peut « s’acheter n’importe quoi à n’importe quelle heure ». Nous nous installons, Susan pose mon portable à côté du sien sur la table, que j’empoche aussitôt et qui, alors que nous en étions au premier plat, s’est mis à sonner. Mais c’était une sonnerie d’un autre type, discrète et neutre (polie ?) dans sa mélodie. Elle n’en provenait pas moins de la poche intérieure de ma veste. Je l’avais presque oublié, m’étais presque résolu à l’indulgence, ou, pour le moins, à un compromis qui ne m’aurait vu l’utiliser qu’à la maison, pour l’intérieur, et le glisser dans la boîte à gants de la Mercedes, pour l’extérieur, avec blocage définitif sur la boîte vocale, sur le répondeur interne, quel que soit le nom que cela puisse porter. Et puis il était là dans ma poche parce qu’il avait fallu le dissimuler, le cacher aux yeux du monde, et le voilà qu’il sonnait, sonnerie différente qui correspondait à je ne sais quoi, pas à un appel en tout cas puisque je l’avais contraint pour l’éternité au silence. Je l’ai immédiatement sorti de ma poche et l’ai propulsé en direction de Susan qui, je ne sais comment et je ne veux pas le savoir, l’a annihilée. Douchka et ma discussion avec elle au sujet de son mari qui n’en finit pas de chômer et de picoler, et elle qui est de nouveau en pleine crise d’anorexie. De son visage cadavérique ressortent ses dents déjà prêtes pour le décharnement final. Je ne pouvais en détacher les yeux. Lorsque je lui ai raconté l’histoire de la chatte disparue pendant trois semaines et revenue dans un état véritablement squelettique, et que je cherchais un élément de comparaison pour le lui décrire, j’ai été à deux doigts de lui dire : « Exactement comme toi ! » St Floris est à deux pas de Merville, à la limite du Nord et du Pas-de-Calais. C’est un village étendu sur quelques kilomètres d’une petite route aux rares maisons largement espacées les unes des autres. L’une d’elles est une ancienne ferme qu’exploitaient les grands-parents d’Édith. Toute activité agricole a disparu et ses parents à présent y demeurent. Une longue construction d’habitation de plain pied, des dépendances, d’autres constructions qui ont été des granges, et puis un vaste espace d’herbe à l’arrière. Il y a des tables, des sièges disséminés. Divers jeux. Champêtre. Il y a une vingtaine de personnes lorsque nous arrivons. Maiko est surprise de tomber sur un tel lieu qui, au Japon, serait impensable. Elle dit que tout est minuscule et que de toute manière ce genre de réunion est rarissime puisque tout le monde travaille tout le temps. Elle est du Sud, de Nagasaki. Elle parle de son accent qui fait sourire les autres Japonais. J’échange quelques mots avec Édith et Bertrand. D’autres personnes au fur et à mesure arrivent. J’ai avec moi mon petit matériel que je dépose sur le côté. Je m’aperçois très vite que je ne connais personne. Pendant plus d’une heure, je reste à discuter avec Bo et Maiko, et principalement avec elle. Comme je me sens tout à fait à l’aise, je lui pose de multiples questions sur son pays, lui sers quelques phrases qui lui tirent à chaque fois son petit rire enchanteur. Puis arrivent Jean-Pierre et Karina, puis Martine la photographe et sa famille. Je n’en reste pas moins à l’écart. Cette nuit, curieux rêve avec Pétunia, dont j’ai encore précisément les images à l’esprit : sa tenue vaporeuse à mille lieux de ce qu’elle est, sa gorge qu’elle révélait à moitié de temps à autre, puis ses cuisses s’en échappant (de sa gorge ?), et j’ai été frappé par la dissymétrie de son corps, la longueur démesurée de ses jambes par rapport à un buste raccourci qui lui donnait l’allure d’une image de synthèse retouchée. A suivi une longue rêverie où je me suis pris à la séduire dans cette neuve apparence qui la magnifiait. Je me demande comment je vais la regarder la prochaine fois que je la verrai. Pour le reste, silence. Mais je peux tout de même parler de la serveuse drôlement attifée d’une robe trop courte qui lui allait comme un sac, des serveurs qui me semblaient manquer passablement d’assurance, de la table de la bande de commerciaux bruyants qui célébraient je ne sais quel coup juteux, des délicatesses servies à l’apéritif qui sont sans nul doute à l’origine de notre embarras intestinal d’aujourd’hui puisque c’est la seule nourriture que nous ayons pris en commun, et surtout, du Nessun dorma qu’a diffusé à un moment donné la chaîne, suivi de l’assiette supportant mon dessert sur laquelle était inscrit en lettres de chocolat : « Joyeux anniversaire, Guy » !… En vérité, je n’étais pas au courant de cette réunion. C’est Bo qui m’en avait parlé dans la semaine. « Édith veut savoir si vous venez à la fête demain. » « Quelle fête ? » C’est la réunion anniversaire de La Pluie d’Oiseaux organisée chaque année. C’était le dixième. Je n’avais pas très envie de bouger, mais Bo me disait qu’il n’avait pas de moyen de locomotion et qu’il serait accompagné d’une amie japonaise. Je pense que c’est cette dernière mention qui m’a décidé, encore que je me sois demandé à quoi cela allait me servir de rencontrer une Japonaise à qui je ne dirais sans doute pas un traître mot. Sur une longue table, les gens posent des plats, je vais picorer. Ne me sens guère l’envie de manger. (La différence entre la page et l’écran : il n’y a pas de repentirs sur l’écran : je viens à l’instant de réduire à néant un fragment de phrase entamée…) Mange, bois un peu. Dans ce qui était des granges et qui sépare la cour de la maison et la pelouse, se trouvent des choses exposées, des écrans vidéo. J’ai fait le tour du jardin à la recherche d’un endroit où m’asseoir. N’en trouvant pas, je suis revenu sur mes pas, suis entré dans l’une des salles où se trouvaient des sièges et un écran. Il diffusait une sorte de performance d’un kurde, évolutions sur la pelouse accompagnées par un joueur d’une flûte dont j’ignore tout. Puis la vidéo de l’exposition d’Édith à Grande-Synthe dont j’avais vu des photos chez Francko. Jean-Pierre et Martine sont entrés, ont regardé un moment. Nous avons échangé quelques mots, puis une conversation s’est amorcée qui a été interrompue par l’annonce du moment des desserts. Je suis allé m’en servir, me suis retrouvé seul. J’ai noté que Maiko était sur le côté, seule aussi. Elle m’avait dit auparavant qu’elle ne connaissait absolument personne, que c’est Bo qui l’avait invitée et qu’elle pensait retrouver ici des gens d’une soirée précédente. « Tu es un peu déçue, alors ? » « Non, non. » Mais une Japonaise peut-elle exprimer ouvertement sa déception ? J’ai pensé m’approcher, lui parler. Mais il m’a semblé avoir tout épuisé de ce que je pouvais dire à une Japonaise de 25 ans. Je ne suis pas Léo. La Renaissance où, après quelques pâtisseries et le café dans le jardin, je découvre la fameuse machine. La première. Le prototype. Celle qui donnera naissance à dix autres pour assurer le mécanisme de sa fontaine magique, la fontaine qui dit « oui ». Je suis retourné au jardin où j’ai trouvé une chaise. Je m’y suis assis un long moment au soleil avec une cigarette. Je suis retourné à un moment donné me chercher une part de dessert ce qui a amorcé un semblant de conversation avec un couple sur le côté dont l’homme me demandait si la tarte à la rhubarbe était bonne. « Pas mal. » À un moment donné, j’ai vu Bo aller s’installer à l’ombre d’un arbre. Je l’ai rejoint, nous avons parlé un moment jusqu’à ce que, de la même manière, je me sois trouvé à court. Et puis, sur la table de la cuisine, un paquet. Dedans : une boîte de truffes, l’exemplaire de la maison d’Eastern Europe du Lonely Planet Guide et un livre : Comment les langues se mélangent : Codeswitching en Francophonie. Mais ce qui a particulièrement retenu mon attention, c’est le guide. Que cela signifiait-il, sinon la perspective d’un voyage ? Quand, comment, où ? Mais où, surtout ? Je l’ai retrouvée dans le séjour où elle travaillait sur une cassette vidéo. « Do I have to be back earlier tonight ? » Dois-je rentrer plus tôt ce soir ?  « Why ? » « To go to Budapest. » J’aurais pu dire n’importe quelle autre ville de l’Europe de l’Est, c’est la première qui me soit venue à l’esprit. J’ai aussitôt ajouté, voyant comme une flétrissure passer sur son visage. « Or Warszawa ? » Elle a souri. Mais je crois que la flétrissure a été plus révélatrice que le sourire… Un bassin de quelques mètres carrés duquel émerge une colonne de trois mètres de haut. À son sommet, propulsé par une pompe, un écoulement d’eau. Cette eau se déverse dans un récipient en forme de louche attaché au bras d’un balancier. Sous l’effet du poids de l’eau, le bras s’abaisse. À son autre extrémité, est attachée une bande magnétique. Cette bande magnétique est dirigée vers un magnétophone dont elle touche la tête de lecture. À son extrémité, est attachée une corde dont l’extrémité, après un passage par une poulie, comporte trois poids de pêcheur de 10 g. Lorsque le bras parvient au bout de sa course descendante, l’eau se déverse de la louche dans le bassin. Délestée de son poids, elle remonte pour recevoir à nouveau de l’eau qui le fera de nouveau aller vers le bas où elle se videra. Lorsqu’elle descend vers le bassin, le bras tire sur la bande magnétique qui dit « oui » ; lorsqu’elle remonte en direction du jet d’eau, la bande est tirée en arrière par les petits poids et elle dit « you »… Nous l’avons regardée fonctionner durant un quart d’heure ; Francko l’a fait fonctionner plusieurs heures durant sans interruption. Ça marche. C’est d’une précision et d’une efficacité implacables. Et c’est fait de bouts de bois et de tuyaux, de boulons dépareillés, d’extenseurs, de bouts de ficelle, de planches trouées ; ensemble d’ingéniosité, d’astuce, d’humour et de beauté. À sa manière. Et ça marche… Puis il y a eu l’annonce du concert. Bertrand m’en avait parlé : les M’zelles Jeanne, un groupe de Wazemmes composé de trois chanteuses et de deux musiciens, guitare et éléments de batterie. On a demandé à la compagnie disséminée dans le jardin de se rapprocher. Bo m’a avoué n’avoir pas trop envie d’y aller. « Moi non plus », ai-je dit. J’ai pensé à mon petit matériel et à une vague promesse d’enregistrement faite à Bertrand. Mais le moment arrivé, je n’en avais pas la moindre envie. Tout ce dont j’avais envie, c’était de rester là, dans mon siège, sous les branches de cet arbre, à attendre que le monde maigrisse. Il a abandonné l’idée des 36 machines. Il n’en retiendra que onze dont six seront reliées à six magnétophones, chacun d’eux produisant un « oui/you » différents. Les onze machines seront mises côte à côte et habillées par la structure de la fontaine en elle-même, dont je ne sais rien, dont je ne veux rien savoir avant le jour dit. C’est dans trois semaines… Finalement, nous nous sommes rapprochés. Le groupe se produisait sous le toit du passage entre deux granges. La majorité de la compagnie s’y trouvait. J’étais à l’arrière, dans l’herbe, au soleil. Bo, à un moment donné, s’est rapproché, est allé rejoindre Maiko. Chansons parodiques, compositions personnelles ; c’est bien fait, et sûrement assez drôle pour qui apprécient ce genre d’humour, mais ce n’est pas de mon goût. J’écoutais tout en somnolant et sentant grandir en moi l’envie de partir sans toutefois parvenir à me décoller de mon siège. Ça s’est achevé, je suis allé prendre un verre accompagné de quelques biscuits, ai tourné un peu en rond, puis me suis installé sur un siège près d’un groupe dans l’herbe constitué de Bo, Maiko, du Chinois, de la Chinoise, de Ling Fei qui se trouvait là aussi avec son corps de deux mètres, monstrueux Chinois, de Jean-Pierre, de l’ami de Martine, et d’un étrange individu malingre prénommé Pascal qui portait une sorte de manteau à capuche monacal. Une discussion s’est amorcée à partir des notions de vérité et de réalité. J’ai écouté distraitement en n’y voyant pas le moindre intérêt. Fanny n’arrivait toujours pas, il était 17 h 30. J’ai demandé à Bo s’il voulait rentrer avec moi. Il m’a dit qu’il restait et qu’il n’y aurait pas de problèmes pour rentrer. Maiko a eu alors un petit mouvement d’affolement et j’ai craint tout en l’espérant qu’elle veuille rentrer avec moi. Bo lui a dit de ne pas s’inquiéter, et elle est restée. Je suis allé échanger quelques mots avec Édith et Bertrand avant de prendre la route. Ensuite, japonais à la Renaissance, 15 h 00 à 20 h 00, soit pas loin de quatre heures ininterrompues ! Francko a eu sa première rencontre avec la Japonaise qui désirait se perfectionner en français. Échange de bons procédés : japonais contre français. Il dit qu’il ne comprend pas grand-chose à ce qu’elle dit, mais qu’elle est intéressante et agréable à regarder. Nous abordons ensemble la leçon 5 dont je n’avais parcouru que les deux premières pages et lui rien, qui s’était attaché à l’étude des kanji. Ces quatre heures ont passé comme une minute… Il n’a plus sonné jusqu’au retour à la maison. Je suis monté, l’ai déposé sur le second bureau. Sur le cadran était inscrit : « Joyeux anniversaire. Bizzzzz. » Signé : Cécile. Le réseau s’était étendu bien plus loin que je ne l’imaginais. C’était chez elle que se déroulait la première de Dans la cuisine, Cécile qui partage une maison, cour et jardin avec une certaine Marie que j’avais entrevue à Lewarde. Au rez-de-chaussée, deux petites pièces en enfilade où étaient compressées une cinquantaine de personnes. « On se croirait dans le métro », ai-je dit à Bernard et Marie-Claude contre lesquels j’étais littéralement collé. Le temps de prendre un verre et d’avaler deux ou trois morceaux de cake, ça a commencé. Mais comment enregistrer dans cette foule ? Pas le moindre meuble propice, pas le moindre espace libre. Dans la première pièce, se trouvent une vingtaine de jeunes gens assis à terre et, contre la fenêtre, une table, le violoncelle, deux chaises, micros, pupitres. Impossible de le poser où que ce soit. Alors, j’ai décidé de conserver le sac à la main, ou, plus précisément, de l’embrasser avec la bonnette dirigée vers la table. Je me suis placé à la jonction des deux pièces, Cyril et un de ses amis à ma gauche, une fille inconnue et Sylvie à ma droite, derrière moi : Christian Sébasto, Bernard et Marie-Claude. Ça commence. Je tâche du mieux que je peux de ne pas bouger, mais j’attrape vite des crampes, on me pousse, ça chuchote, ça rit, je crains le pire quant au résultat. Bo s’est couché à quatre heures du matin suite à une longue conversation avec le Chinois. Il m’a dit s’être un peu ennuyé. Et Maiko ? S’était-elle ennuyée ? Il m’a demandé si je m’étais ennuyé ? « Non, ai-je dit. Pourquoi ? Tu as eu l’impression que je m’ennuyais ? » « Oui, un peu. » « Non. Je ne connaissais personne et je ne suis pas quelqu’un qui va facilement vers les autres. Aussi, je peux donner l’impression de m’ennuyer. Mais en fait, non. »  (Mais comment s’est faite l’association entre le coin, Paul et moi ?) Dans la cuisine, c’est Denis, Thierry et Cécile, Denis au violoncelle et chant, Thierry à la guitare et au chant, Cécile à la voix et aux cachous. Leur répertoire est constitué de reprises, des classiques, deux chansons de Charlélie Couture, et de compositions originales de Thierry dont deux très belles réussites. C’est frais, tendre, et sensible. L’ensemble est au point et Cécile est une chanteuse douée et délicieuse, au timbre propre à me faire frissonner parfois : je crois qu’Alida et Zita seront contentes. Applaudissements, je peux enfin relâcher la tension de mes bras et poser mon sac ; et puis, très vite, avec une rapidité proprement stupéfiante, les deux pièces se vident. Je ne m’en rendrai vraiment compte qu’au terme de la longue conversation que j’ai eue avec Christian qui, alors que je me retournais pour me saisir d’un verre, m’avait posé cette question : « Alors, comme ça, tu as écrit un opéra ? » La campagne sous le soleil de fin d’après-midi d’un mois de juin. Je me sentais fonctionner au ralenti ; j’ai roulé tout doucement au long des petites routes avec de multiples pensées liées au Japon et à notre départ tout proche. Et à la chaleur aussi. Maiko m’avait dit qu’au Japon la chaleur était épouvantable, notamment à Kyoto qui se trouve dans une cuvette. Entre Merville et Estaires est apparue une gigantesque usine sans nom, impressionnante et presque effrayante par ses dimensions. Je ne pouvais en détacher le regard. Je suis rentré comme anesthésié, me suis traîné sans savoir où me jeter. J’ai retrouvé Susan exactement à la même place face à son écran. Je suis allé poursuivre Murakami au jardin. Puis nous avons pris un verre du Pommeau normand qu’Amélie lui a offert. Au retour, j’ai achevé le calendrier des titres du Journal musical, ai envoyé un message à Laurent lui demandant s’il était disposé à me donner un coup de main pour la réalisation des pièces manquantes. Émail de Francko, puis de Thierry pour mon anniversaire, et un message d’Annie sur le répondeur. Avons échangé quelques paroles un peu lentes. Je pensais à Maiko et à son statut de première Japonaise dans mon parcours d’initiation. Je l’ai ensuite rejointe devant la télé, qui regardait une drôle de comédie étatsuno-italienne, avec Clark Gable et Sofia Loren, située à Capri. A suivi un documentaire sur les folies de Capri, justement, soit trois villas édifiées par des « excentriques » dont celle, bien sûr, de Malaparte. J’ai oublié le nom des deux autres, dont le Français dandy et pédophile qui a fini par se suicider à 43 ans, dans son palais au sommet d’une falaise abrupte. Il y avait également un Suédois. Tous trois avaient désiré se retirer du monde dans cette île de rêve. Tout cela m’a laissé effectivement rêveur, et songeur, n’a fait qu’accentuer ma mélancolie. Éric qui me souhaite mon anniversaire. Ainsi que Paul, Michel et Gilles. Et Paul qui me dit : « Combien ? » « Beaucoup », dis-je. « Alors, plus que x ans à tirer. » Il a souri, je lui ai souri en laissant cette remarque sinistre dériver en moi jusqu’à sa complète dissolution… Je l’avais rencontré au Sébastopol après le vernissage à Lewarde. Nous ne nous étions dit que quelques mots, mais il avait été clair qu’il faisait partie de ces personnes qui appellent immédiatement la sympathie. Ça s’est confirmé lors de cette soirée. J’ai raconté toute mon histoire, il m’a raconté la sienne, une société d’audio-visuel, et aujourd’hui la mise en route d’un service à l’image de celui qu’offre la société où travaille Joséphine : nous n’avons pas le temps, moi j’en ai : confiez-moi tout ce que vous n’avez pas le temps de faire. Il commence à peine, je trouve que ce n’est pas une mauvaise idée. Boîte de chocolats oblige. Rituel. Que j’ai achetée ce midi. Je suis passé par l’accueil où se trouve désormais Pétunia.  « Bon anniversaire », me dit-elle. Au lieu de sa main, elle me propose ses joues. C’est la première fois. En une fine pellicule, s’est inscrit entre mes lèvres et sa peau le film échevelé de ma nuit avec elle. (Mélancolie. N’irais-je pas finir mes jours à Capri plutôt qu’à Venise » ?) Puis je suis allé m’acheter du tabac. Au carrefour de la rue St Antoine, une musulmane poussait un landau : elle était entièrement vêtue de noir, des pieds à la tête. Ne subsistait qu’une fente pour les yeux. Je n’ai pu m’empêcher de trouver cela incongru, en parfait décalage avec une certaine « réalité ». J’ai eu cette drôle de pensée : « Si tous les peuples du monde étaient en accord, ça ne poserait aucun problème. » Mais à quoi, en définitive, mènerait l’accord des peuples ? (J’ai réservé quatre nuits dans un hôtel à Kyoto. Je suis extrêmement fébrile.) Au retour, sortie des écoles. Des préposés à la traversée des enfants à la mode anglo-saxonne. Dans leur dos, ce placard : « Sécurité enfants scolarisés ». Et ceux qui ne le sont pas ? Mais ce n’est pas fini : ce matin au café, Éric, Patrick et Martine qui me remettent un paquet : Vivre sa vie, DVD collector, avec sur le second disque, les courts métrages de l’époque : Tous les garçons s’appellent Patrick, Histoire d’eau et Charlotte et son jules. Suggestion de Pascal qui, depuis samedi, est en Inde. « Don’t cook tonight » était inscrit sur la carte qui accompagnait le tout. Au café, ce midi, j’avais une boîte d’assortiments de chocolats et un sachet de truffes. Catherine m’a demandé mon âge. Le chiffre a résonné d’une drôle de manière dans ma bouche, je ne saurais dire pourquoi, alors qu’en temps ordinaire je n’y attache pas la moindre importance. Du reste, ce n’est pas la première fois que je le remarque : le penser, l’écrire ne produit aucun effet sur moi, mais le dire, le prononcer, l’articuler lui donne une espèce de réalité implacable qui n’est pas loin de me faire frémir. Il est 15 h 43. Bo va attaquer la peinture. Je suis allé voir si tout allait bien. Je n’arrive pas à me départir de ce sentiment vague de culpabilité envers lui que j’ai l’impression d’utiliser. J’ai eu envie de lui proposer mon aide. J’ai autre chose à faire (vraiment ?) et c’est pour ne pas à avoir à peindre cette porte et ces fenêtres que je l’ai « embauché ». Il n’empêche. Mais de le lui proposer serait mettre en doute sa compétence. Je crois que d’une certaine manière il met un point d’honneur à le faire entièrement et seul. J’ai jeté un œil sur la dixième leçon de japonais en me demandant ce que j’allais prendre pour ce voyage. Vais-je m’encombrer de mes livres et de mes carnets que je n’ouvrirai probablement pas ? Et pourquoi cette tension à l’idée que je ne saurai rien appliquer de ce que j’ai appris ? Je fume outre mesure. Je travaille sur Dot car il faut bien y travailler. Je fume, 8, 9, 10, je ne sais plus. Je me sens mieux que tout à l’heure, mieux qu’en début de soirée où Susan et moi avons une discussion animée à propos du travail de Bo. Il était 18 h 30, j’étais descendu pour préparer le repas ; je l’ai entendu ranger l’escabeau et le matériel, je suis allé le voir. La porte était achevée. « J’ai fini. Demain, je vais faire les fenêtres. » Il avait un immense sourire de satisfaction. J’ai levé le regard sur le haut de la porte où quelques places étaient encore à nu, puis sur le chambranle où il en était de même. « Tu as fini ? » J’ai délibérément conservé cette position afin qu’il suive mon regard. Il ne l’a pas fait, a dit simplement « oui » ; j’ai répugné à lui faire la remarque. Ai constaté alors qu’il avait les mains pleines de peinture, à croire que c’étaient d’elles seules qu’il s’était servi, et qu’en outre les pinceaux étaient enduits jusqu’à la moitié du manche. J’en ai déduit qu’il avait une manière particulière de peindre, peut-être héritée de pratiques mandarines. Mais n’ai rien dit, l’ai piloté jusque dans le jardin où, avec lui, j’ai entrepris de nettoyer mains et pinceaux, les miennes par la même occasion ; je ne sais ce qui m’a poussé à l’aider à nettoyer les pinceaux, ce qui fait que nous nous sommes tous les deux retrouvés maculés de peinture, de cette peinture qui me semble d’un autre âge et qui se nettoie encore à l’esprit blanc. Comment est-ce possible ? C’est interminable, ça pue, c’est infect. Nous y sommes tout de même parvenus et il est parti avec son sourire d’ange qui était loin d’être égal au mien. (Ai-je parlé de la brochure du dépistage du cancer de l’intestin arrivée avant-hier, jour de mon anniversaire ?) Je revenais du café avec Éric, il était 14 h 10. Nous avons remonté le couloir du sous-sol jusqu’à nos salles respectives. Nous nous sommes séparés là, sur le pas de la porte, chacun regagnant son bureau et ses activités secrètes. « À tout de suite », m’a-t-il dit. À tout de suite ? J’ai déverrouillé ma porte, l’ai poussée, refermée, ai gagné mon bureau sur lequel se trouvait un paquet auquel était joint un mot. À l’intérieur, un très bel ouvrage, richement illustré, sur Venise… Susan est rentrée, m’a alors fait remarquer que c’était « a mess », qu’il en avait mis partout, je suis allé voir. En effet, il y avait de multiples traces sur le seuil et sur les côtés que j’ai retirées avec le reste d’esprit blanc, cette belle invention d’homme. Je suis retourné sur mes pas pour aller le remercier. C’est quelques minutes plus tard qu’il m’a avoué avoir remis un exemplaire de Journals à Pétunia, elle qui n’avait rien eu de plus pressé que d’aller en parler à Maurice qui n’avait rien eu de plus pressé… Je n’ose imaginer qui, désormais, est au courant de l’existence du journal et de ce qui s’y écrit. Par principe, je lui fais la tête. Mais, en vérité, le seul fautif, c’est moi, moi qui joue d’imprudence avec les propos liés au travail en général et à mes collègues directs en particulier. Ce qui, tout bien considéré, n’est pas très propre : les côtoyer tous les jours et, dans leur dos et pour le plaisir d’autres personnes, rapporter leurs travers et leurs « méfaits ». C’est un peu médiocre, en vérité, mais : Il a la cinquantaine, est petit, épais, flasque et pâle. Il écoute Léo Ferré, Tom Jones et Henri Salvador, et au nom du premier dont il est fan, prône l’anarchie à tout-va. Il fume à longueur de journée de très mauvais cigares dont la fumée empeste le couloir, le service et les salles. Il se nourrit chez Lidl, se vêt probablement chez Tati. Il s’enrobe d’un cynisme acide et virulent dont les premières victimes sont ses collègues proches et éloignés, et en particulier les femmes qu’il dit n’avoir jamais aimées que vénales, celles d’Anvers et d’Amsterdam tout spécialement. C’est du reste son passe-temps favori, « cramiens et cramiennes » [sic]  dont, en bon anarchiste, il se gausse avec une acuité confondante. Il a une mauvaise toux qui l’ébranle des pieds à la tête et une démarche de mandarin déchu. Il a une petite auto en forme de boîte d’un bleu inidentifiable et proscrit des nuanciers acceptables. Il la gare à la même place, immuablement, à 7 h 10 le matin. C’est l’un des premiers à insérer sa carte à 7 h 15. À 11 h 25, il se lève de sa chaise et se prépare à aller déjeuner. À 11 h 29, il est à la pointeuse pour, à 11 h 30, y insérer sa carte. À 11 h 50, il est à la cafétéria et prend son café jusqu’à 11 h 59. À midi, sa carte s’insère dans la pointeuse. À 12 h 03, il est à son poste de travail avec son douzième cigare qui nimbe le service de ses miasmes. À 15 h 30, il se prépare. Cela lui prendra dix minutes exactement : ranger ses affaires, arranger son sac. À 15 h 42, il est prêt à se diriger vers la pointeuse où, à 15 h 44, il attendra une minute que sa carte s’y insère. À 15 h 46, il sera à sa voiture que l’on voit distinctement sur le parking, on ne peut la manquer. Si d’aventure, à 15 h 37, une urgence l’appelle à la recherche d’un dossier, il est pris d’une sorte de spasme qui le secoue tout entier. Ses yeux roulent, sa bouche se crispe, ses membres s’agitent : un combat s’opère en lui qui le prive durant quelques secondes de toute conscience. C’est l’anarchie… C’est ce qui était arrivé ce jour-là. J’étais allé rejoindre Patrick au distributeur pour le café. Nous l’avons regardé par les baies vitrées se diriger à vive allure vers sa voiture, puis y pénétrer ; il avait pris cinq minutes de retard, il était pressé. Il s’est éloigné, nous en avons parlé un moment jusqu’à ce qu’il fasse apparaître sa main droite que jusqu’alors il tenait bizarrement cachée dans son dos. Elle tenait un paquet qu’il m’a tendu. « Bon anniversaire. » Il s’agit d’un livre-CD sur Puccini. Je n’en reviens pas encore… Je me demande si Bo n’en a pas un peu assez et si, plus ou moins délibérément, il ne bâcle pas le travail. Olivier et Francko me vantaient sa méticulosité. Je ne crois pas que « méticuleux » puisse s’appliquer à ce qu’il a fait aujourd’hui. Journée magnifique. J’ai eu beaucoup de mal à me tirer de mon fauteuil dessous le sureau pour me caler devant l’écran, suite de L’Ultime, presque achevé, puis la transcription du Rendez-vous, deuxième partie des pièces que j’avais écrites pour le diplôme de Francko.  Batkor, puis Flash-Copy pour les photocopies des leçons 7 à 10 pour Francko que je suis allé lui remettre : pastis dans le jardin, tandis qu’il m’apprend qu’il exposera à Osaka et que les dates à Kobe ont été changées. Et à présent relecture du Livre avant impression et passage à mon comité de lecture personnel qui, pour l’heure, ne fait rien d’autre que de lire au soleil sur la pelouse sans prêter la moindre attention au raffut des voisins qui tapent, cassent et scient. Ça dure depuis ce matin, et il en sera de même demain et après-demain et les jours suivants. Cela devient un véritable problème, et pour moi une hantise. Je cherche un moyen quelconque d’y parer.  Au retour, je m’effondre face au travail colossal que représente la mise en peinture du séjour que je me suis mis en tête d’entreprendre ; Susan me conseille de m’attaquer plutôt à la chambre de Joséphine. Alors que nous mangeons, Jacques appelle, qui arrive ensuite sur son vélo et, après la confirmation attendue que le séjour n’a nul besoin d’être repeint, nous donne des nouvelles fraîches d’Afrique : Madou dont il s’est épris et dont il aimerait être une sorte de tuteur, Boubou son singe, et le lot de photos qu’il nous montre dont celle de sa maison qu’il a construite de ses propres mains. Il pétille. Remise à neuf, soit peintures toute l’après-midi, murs et plafond, travail qui m’a proprement mis sur les genoux et je ne vois pas ce qui, hormis le restaurant, aurait été capable de me remettre un tant soit peu d’aplomb. C’est moi qui l’ai proposé alors que nous rentrions de la Cité Hospitalière, moi devant elle qui faisait connaissance avec son nouveau véhicule rouge dont elle a pris possession comme si elle avait 18 ans et qu’il s’agissait de sa première voiture. Le Bleu Régal, par exemple, qu’Éric me vante depuis des années. C’est à Bouvines. Il faisait très beau et j’ai pris la route de Lannoy, puis de Baisieux, et de là, par une très belle portion de campagne que je découvrais près de la route de Tournai, la direction de Cysoing. Traversée du centre et à quelques kilomètres Bouvines et sa jolie église, et le Bleu Régal à l’arrière d’un bâtiment sur route, un parking. (Yann et Émilie viennent d’arriver. Ils ont passé la journée à visiter des appartements à Lille. Yann veut investir.) Un établissement d’allure ordinaire avec une belle terrasse. C’est là que nous avons passé la soirée avec deux autres tables au départ, puis seuls à la lumière des bougies en fin de repas. C’est charmant, reposant malgré le paon de la maison d’à côté qui au sommet d’un mur hurle sa joie d’être en vie. Noix de St Jacques et salade « exigeante en matière de nourriture », tartare de poisson et magret aux fruits rouges. Chablis et un St Joseph, Le Chante-Perdrix, un 2002, un peu jeune, mais excellent. J’ai pris la farandole de desserts qu’Éric m’avait recommandée, un peu décevante ; les desserts sont souvent décevants lorsque le reste est excellent, et ça l’était. Nous avons parlé d’Éric, justement, qui n’est pas dans son assiette depuis quelque temps, puis de l’avenir de Lys Translation, et puis du Japon où elle m’incite à aller. « Ne t’occupes pas de moi, vas-y ! Ce serait trop bête ! Il faut que tu y ailles, absolument, et tu iras, même si je dois t’acheter le billet d’avion ! Et c’est ce que dit Anne aussi : que tu dois y aller, partir avec Francko et Olivier, profiter de cette occasion ! » Nous sommes rentrés un peu gris et ravis, moi avec cette question qui me taraude toujours : vais-je y aller seul ? Et ai-je vraiment envie d’y aller, envie au point d’y aller seul ? (Occasion, chez le garagiste d’Anne, rue des Roses à Lille, un Italien ; c’est une SX, les lettres de la plaque sont XF. Que puis-je tirer de tout cela ?) Crise lombaire : je suis courbé en deux, j’ai 90 ans. Ça a apparu tout à coup, sans crier gare, sans raison précise, comme ça, alors que je m’asseyais à mon bureau. Ajouté à cela, des problèmes de gorge qui altèrent mon timbre. Rauque. Je pense à mon père : c’est ainsi qu’avait commencé son cancer. Pour autocélébrer mon anniversaire, quoi de tel que des DVD ? J’avais à l’esprit la série des double Bergman que je convoite depuis longtemps sans parvenir à me décider à en acheter. J’en ai pris deux avec une sorte de fièvre qui m’a décidé à tous les acquérir. J’ai découvert La Source le soir même, fascinant. Du coup, j’en ai commandé un troisième grâce à mon porte-monnaie chez Price Minister. Aujourd’hui, j’ai reçu L’amour l’après-midi acquis pareillement. Je note cependant que ma résolution de tout compresser est parfaitement vaine : j’achète sans plus me préoccuper de remplacer et je ne sais que faire des cassettes remplacées qui s’empilent à terre au pied du meuble comble. Il va falloir trouver une autre solution. J’avais hésité : ordinateur ou la main. Au vu de mon état de fatigue, l’ordinateur semblait le plus approprié. Mais il fallait l’allumer et m’installer, et peut-être rencontrer de nouveau des problèmes, les mêmes qui ne sont toujours pas résolus et dont je tâche au mieux de me foutre… Pour parfaire : sur la route en direction de la rue des Roses, mon lys me parlait de son père et du système de santé britannique : 10 000 euros par an pour bénéficier des soins dans le privé. Il est dans un hôpital public, chambre de huit ; la chambre individuelle n’existe pas, c’est le moyen âge. J’ai alors pensé qu’au vu de la qualité des soins à l’étranger et compte tenu de mon hypocondrie qui, quoi que j’en dise, se porte toujours aussi bien, il serait sans doute plus raisonnable que je termine mes jours en France. La main. J’y pensais en me changeant au retour, pensais à Paul qui était déjà à son clavier et qui tapait. J’ai pensé au fait qu’il ne devait plus guère employer la main pour agripper un quelconque instrument à tracer, pensais à toute sa génération et à celles qui allaient suivre qui, vraisemblablement, n’utiliseraient plus la main pour écrire. Est-ce fâcheux ? Arrivera-t-il un jour où personne ne saura se servir de sa main pour écrire ? Est-ce que c’est grave ? (Au téléphone, Francko qui m’a dit que j’avais une voix d’outre-tombe !) Ça l’est, car ce sera une perte, un appauvrissement, et je songe à la globalisation, à une langue commune, à un gouvernement commun, sujet d’une émission à FC où un invité disait très justement que la multiplicité des langues et des cultures est une richesse au nom de la diversité. Ainsi il est souhaitable et nécessaire, et sans nul doute primordial, que des êtres entre eux ne se comprennent pas pour que de leur recherche de la compréhension croisse l’intelligence. Au départ, il y avait la culpabilité face au journal. Je m’étais dit : ce congé sera manuel et je ne me préoccuperai pas du journal ou de quelque autre travail en relation. Et puis, n’ayant rien écrit hier ni aujourd’hui, notamment au sujet du passage de Jacques, je me suis senti coupable. J’ai bien essayé de combattre cette culpabilité en me disant que ni le monde ni moi n’en mourraient, que ni lui ni moi ne seraient influencés outre mesure par une impasse faite sur quelques jours, mais rien n’y a fait. Nous sommes rentrés, je me suis demandé à quoi j’allais pouvoir, et c’est bien un pouvoir de capacité, soit : « être capable de » (et je pense à l’instant à l’anglais qui bizarrement confond « can » et « to be able to »), employer le temps qui me restait avant d’accepter de m’étendre et d’éteindre la lumière. Lecture ? Wenders ? Wanda mentionné à la radio cette après-midi ? Rien ? Et le journal m’est venu à l’esprit. Et avec lui une dernière cigarette… Et avec elle, Fabien resté inachevé, et que j’aimerais achever, pensée qui me fait peur, m’effraie, effroi face à l’énergie nécessaire pour l’entreprendre, impression d’être aujourd’hui parfaitement incapable de me lancer dans un tel travail, celui de l’écriture pure dans un texte de fiction, qu’en l’occurrence je sais comment poursuivre, voire clôturer, mais sans parvenir à m’y atteler, car je sais l’immense effort ce que cela va me demander…