« L’idée était que l’empire était la civilisation, et tout le reste barbarie, et donc inexistence. L’idée était qu’il n’y avait pas d’humains, mais des Chinois d’un côté et des barbares de l’autre. L’idée était qu’au milieu il y ait une frontière, et si le barbare, qui était nomade, ne la voyait pas, à présent il l’aurait vue, et si le Chinois, qui était effrayé, l’oubliait, à présent il s’en serait souvenu. La Grande Muraille ne protégeait pas des barbares, elle les inventait. Elle ne protégeait pas la civilisation, elle la définissait. C’est pour cette raison que nous nous imaginons qu’elle est là depuis toujours ; parce que l’idée, chinoise, qu’ils sont la civilisation et le monde entier date de la nuit des temps. Aussi à l’époque où ce mur n’était qu’une chaîne de remblais parsemés, pour nous elle prenait déjà le nom de Grande Muraille, parce qu’elle était faite de roc, était monumentale et portait déjà l’idée que cette frontière existait. Pendant des siècles, elle a été davantage qu’une simple image mentale : elle était réelle, mais ne se voyait pas physiquement. Aussi, lorsque Marco Polo y est allé et, au retour, a raconté tout ce qu’il y avait vu, il n’en a pas dit un mot. Est-ce possible ? Non seulement c’est possible, mais logique : Kublai Khan était un Mongol, l’empire que Marco Polo a vu était celui des barbares vainqueurs qui étaient descendus du nord et s’étaient emparés de la Chine. Cette idée de frontière existait-elle dans leur esprit ? Non. Et, disparue de leur esprit, la Grande Muraille n’était guère plus qu’un quelconque ouvrage de fortification singulier perdu dans le nord : pour un homme tel Marco Polo, elle était invisible. »